Skip to content
1922

CXXXI

Tristan DERÈME

Nous attendions des héroïnes Qui dormissent sous des troènes Ou tendissent sur des terrasses Des lis verts et des branches rousses,

Et nous aurions chanté leurs lèvres Avec leurs fièvres dans nos livres, Afin, défuntes nos jeunesses, Postérité, que tu connusses

Les traits, les tresses, les détresses Atroces de ces Béatrices. Où sont-elles, ces grandes âmes ? Où sont-elles ? Tu le présumes.

Elles sont dans l'azur étrange Où le rêve des hommes plonge Et déroule dans les délices Et parmi les musiques lasses

La semaine des trois dimanches. Comme les feuilles dont tu jonches Le gravier bleu sous les platanes, Automne aux roses incertaines,

L'espoir s'abolit des triomphes Que nous rêvâmes sur ces nymphes. Mais celles que nous rencontrâmes, Et qui fleurirent nos trirèmes,

Prononcèrent des mots sublimes Pour dénouer les grands problèmes. Elles eurent la voix des flûtes Pour discourir de leurs voilettes

Et prirent des poses lointaines Pour disserter de leurs bottines. La passion, nous la connûmes En voyant le fond de nos âmes.

Les leurs étaient pleines de brumes ; Mais de ces belles nous apprîmes, Avec la ruse des sourires, Le prix des gants et des fourrures.

En vain, nous battions les cymbales, En les chantant ; et pour ces belles, Qui dédaignaient les orthographes, Pourquoi composions-nous des strophes

Elles n'ouvraient point nos plaquettes Aux dédicaces délicates Bien qu'elles fussent plutôt minces ; Et si nous leur lisions des stances

Elles disaient des phrases vagues En songeant à des catalogues. Nouveautés, dentelles, réclames De blanc à tous les rayons, plumes,

Blouses, manchons, serviettes, jupes… Ah ! laissez-nous bourrer nos pipes ! Car c'est vous, Écho de la Mode, Qui faites pâlir l'Iliade

Et qu'on préfère à l'Énéide Comme au Discours de la Méthode. — Ami, pourquoi cette colère Et ces grincements de ta lyre ?

— Je t'écoute, Muse, qui parles De tubéreuses et de perles Et conseilles que je profite Du monde comme d'une fête.

— Que t'importent toutes ces choses ? Puisque les lèvres que tu baises Frémissent et serrent tes lèvres, Qu'elles n'épellent point les livres

Qui vivent aux bibliothèques, Et ne sourient à tes Ithaques, Que t'importe, si dans ton rêve Tu sais voguer vers une rive,

Branches molles, lente colline, Où des oiseaux couleur de lune Dans une rouge odeur d'automne Chantent au bord d'une fontaine,

Et si, lorsque tu t'en retournes, Loin de tomber aux heures ternes, Après la mort du sortilège, Tu trouves près de ton visage

Un visage qui te sourie Et prolonge ta rêverie ? Nous attendions des héroïnes Qui dormissent sous des troènes

Ou tendissent sur des terrasses Des lis verts et des branches rousses, Et nous aurions chanté leurs lèvres Avec leurs fièvres dans nos livres,

Afin, défuntes nos jeunesses, Postérité, que tu connusses Les traits, les tresses, les détresses Atroces de ces Béatrices.

Où sont-elles, ces grandes âmes ? Où sont-elles ? Tu le présumes. Elles sont dans l'azur étrange Où le rêve des hommes plonge

Et déroule dans les délices Et parmi les musiques lasses La semaine des trois dimanches. Comme les feuilles dont tu jonches

Le gravier bleu sous les platanes, Automne aux roses incertaines, L'espoir s'abolit des triomphes Que nous rêvâmes sur ces nymphes.

Mais celles que nous rencontrâmes, Et qui fleurirent nos trirèmes, Prononcèrent des mots sublimes Pour dénouer les grands problèmes.

Elles eurent la voix des flûtes Pour discourir de leurs voilettes Et prirent des poses lointaines Pour disserter de leurs bottines.

La passion, nous la connûmes En voyant le fond de nos âmes. Les leurs étaient pleines de brumes ; Mais de ces belles nous apprîmes,

Avec la ruse des sourires, Le prix des gants et des fourrures. En vain, nous battions les cymbales, En les chantant ; et pour ces belles,

Qui dédaignaient les orthographes, Pourquoi composions-nous des strophes Elles n'ouvraient point nos plaquettes Aux dédicaces délicates

Bien qu'elles fussent plutôt minces ; Et si nous leur lisions des stances Elles disaient des phrases vagues En songeant à des catalogues.

Nouveautés, dentelles, réclames De blanc à tous les rayons, plumes, Blouses, manchons, serviettes, jupes… Ah ! laissez-nous bourrer nos pipes !

Car c'est vous, Écho de la Mode, Qui faites pâlir l'Iliade Et qu'on préfère à l'Énéide Comme au Discours de la Méthode.

— Ami, pourquoi cette colère Et ces grincements de ta lyre ? — Je t'écoute, Muse, qui parles De tubéreuses et de perles

Et conseilles que je profite Du monde comme d'une fête. — Que t'importent toutes ces choses ? Puisque les lèvres que tu baises

Frémissent et serrent tes lèvres, Qu'elles n'épellent point les livres Qui vivent aux bibliothèques, Et ne sourient à tes Ithaques,

Que t'importe, si dans ton rêve Tu sais voguer vers une rive, Branches molles, lente colline, Où des oiseaux couleur de lune

Dans une rouge odeur d'automne Chantent au bord d'une fontaine, Et si, lorsque tu t'en retournes, Loin de tomber aux heures ternes,

Après la mort du sortilège, Tu trouves près de ton visage Un visage qui te sourie Et prolonge ta rêverie ?

Cookies on Poetry Cove

We use cookies to remember your language preference and — only with your consent — to learn how Poetry Cove is used. You can change your mind any time.
CXXXI · Tristan DERÈME · Poetry Cove