À cheval sur mon bouc barbu J'ai cueilli des roses dorées Et mes chèvres noires ont bu À des rivières ignorées.
J'ai vu sur les marais fumants Le vent gonfler comme des voiles Les ailes vastes des flamants Qui s'envolaient vers les étoiles ;
J'ai vu, loin des jardins publics Où s'endorment des paons moroses, Sur les pointes des porcs-épics Au printemps éclore des roses ;
Et dans le monde merveilleux J'ai poursuivi mes promenades, Mais aujourd'hui j'ai le cœur vieux Et fendu comme les grenades.
Je rapporte pour tout butin Des feuilles sèches dans ma poche ; Et j'interroge mon destin Sur le bouc noir que je chevauche.
Ah ! pourquoi donc ai-je quitté Les coteaux bleus dans la lumière Et les feuillages de l'été Qui remuaient dans la rivière ?
Mes yeux sont las, mon arc rompu. Où est cette aurore fleurie ? Couché dans l'herbe, j'aurais pu Rêver une si douce vie :
Laisser mûrir mes abricots, Apprivoiser des escargots, Bourrer ma pipe au frais champêtre, En regardant les ânes paître,
Au torrent pêcher les goujons Et les grenouilles dans les joncs, Mener mes vaches à la foire, À l'auberge, chanter et boire,
Cueillir les œufs au poulailler, Lire des stances et bâiller, Et sous mes troènes de Tarbe, Loin des déserts et loin des flots,
Piquer des roses dans ma barbe… Allons, tais-toi, cœur à sanglots, Faiseur de lâches élégies, Vas-tu pas maudire le temps
Qui souffle comme des bougies Ton espérance et tes instants ? Ne vas-tu pas sous la verdure Nous dévider tes écheveaux
Et nous chanter que rien ne dure Que le silence et les tombeaux ? Marin, répare ta mâture, La mer fait cabrer ses chevaux ;
Rien ne vaut la belle aventure Et les espoirs toujours nouveaux. Et nous, vieux bouc, partons encore ! Quel pays nous attend ce soir
Que l'espoir suscite et décore Jetant des roses au ciel noir ?
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