On n'entend que le bruit du canon dans les rues : Par la flamme et le fer incessamment accrues, La ruine et la mort se sont donné la main : Hommes, femmes, vieillards, enfants, tout être humain
Se débat écrasé par l'effort qui le brise, Sous l'étreinte suprême où Strasbourg agonise. Ce qui ne brûle pas encore va brûler : De temps en temps on sent la terre s'ébranler…
Ce n'est rien : ce ne sont que vingt maisons qui tombent, A travers les sanglots des blessés qui succombent : Un boulet passe et va frapper un bataillon, Fauchant des rangs entiers dans son large sillon :
On enlève les morts, et le feu recommence. Oh ! qui raconterait cette bataille immense ! Un colonel de ligne arrive du dehors. Tous les soldats vivants sont entrés dans le corps
Qu'il ramène brisé par trente heures de lutte : Le reste est mort, ou va décroissant par minute ; Uhrich est là : — Comment sont vos hommes ?
— Très-mal. — Combien en avez-vous ? — Dix mille, général. — Combien de Prussiens devant vous ?
— Deux cent mille. — Chargez ! Le colonel sort encor de la ville. Uhrich court aux remparts. Quinze cents artilleurs,
Pendant que les soldats vont les défendre ailleurs, Lancent sur l'ennemi les boulets et les flammes : Auprès d'eux sont couchés les enfants et les femmes Qui leur ont apporté de la poudre et du pain,
Car toujours les canons et les hommes ont faim ! — Général, dit un vieux, la poudre diminue. Uhrich montre la plaine et lui dit : — Continue.
Plus loin, un artilleur tombe, couvert de sang. — Un homme pour mourir ! dit-il. Il en vient cent. Alors le général se tourne vers les autres :
— Le poste doit rester au plus ancien des vôtres, Mes enfants : prends, l'ami : le canon t'appartient ! Et l'artilleur, pondant que le feu se soutient Toujours plus écrasant de la ville à la plaine,
Fendant l'air enflammé de sa bruyante haleine, Décharge le canon, et tombe. Il était mort. — Général, les boulets vont nous manquer encor, Dit un sergent, penché sur l'affût qui tressaille.
Le général répond : — Ça ne fait rien : travaille ! Il faut tirer sur eux si longtemps qu'on pourra : Quand nous n'en aurons plus, eh bien ! on en fera !
Il s'éloigne, et le feu double de violence. Dans la ville, la flamme a gagné l'ambulance : Alors tous ces héros, que jamais rien n'abat, Après avoir été dos lions au combat,
Courent pour arracher sa proie à l'incendie Par la bise du Nord à chaque instant grandie : Ils posent une échelle au mur de la maison Où la mort va faucher sa terrible moisson,
Et sous l'écrasement des boulets et des bombes Emportent ces blessés dont se creusaient les tombes. Uhrich prend sa lorgnette et regarde au lointain — Allons ! dit-il, voilà l'ennemi, c'est certain :
Nos soldats terrassés ont dû battre on retraite ! En effet, tout couvert de sang jusqu'à la tête, Un jeune lieutenant accourt, trois fois blessé : — Eh bien, le colonel ?
— Mort ! Je l'ai remplacé. — Mais, et le commandant ? — Mort ! — Et le capitaine ?
— Mort ! — Que vous reste-t-il d'hommes ? Deux mille à peine. Alors le général réunit ses soldats.
— Il ne faut pas nous rendre encore, n'est-ce pas ? Chargeons ! Et les soldats partent, Uhrich en tête ! Mais non plus cette fois pour venger la défaite,
Non plus pour délivrer la ville qu'il défend, Et revenir encor dans ses murs, triomphant, Après avoir sauvé la grande citadelle, Mais pour lui faire au moins une mort digne d'elle,
Et puisqu'il faut tomber, tomber en lui faisant Un sépulcre taillé dans la chair et le sang ! Cependant des remparts tonne l'artillerie Toujours à chaque instant plus forte et mieux nourrie !
A travers la fumée on voit l'énorme effort De tous ces artilleurs, forgerons de la mort, Forgeant des corps humains quand le canon s'allume, Comme un morceau de fer qui bondit sous l'enclume !
Quelle fournaise rouge au milieu de ces champs ! Aux pères fatigués succèdent les enfants ; Chacun fait à son tour la terrible besogne, Pas un, pas un d'entr'eux que la rage n'empoigne,
Pas un qui pour mourir ne se soit apprêté, Devant ce grand combat où tombe une cité ! Le sergent de ses mains se fait-une lorgnette : — Crénom ! grognonne-t-il en remuant la tête,
Ces Maudits vont tomber sur nous comme des chiens ! Tout à coup il entend crier : Les Prussiens ! En effet, l'ennemi vient de couper les nôtres. Pendant qu'Uhrich chargeait cent bataillons, les autres
Sont venus par derrière et nous coupent en deux : Les Français épuisés sont pris entre trois feux ! Un colonel accourt et regarde la plaine, Où tous sont si mêlés que l'on distingue à peine
Sous le ciel qui se couvre et la nuit qui descend, Qui des deux ennemis est vainqueur à présent. Le feu s'arrête, et tous regardent en silence. Qui sait de quel côté va pencher la balance ?
Muets, les artilleurs regardent sans rien voir… Voici la nuit ; le ciel, la plaine, tout est noir… Dieu ! que sont devenus nos soldats ?… On ignore Ceux qui de ces héros restent vivants encore !
On ne sait rien, mais rien ! Sont-ils morts ou vainqueurs ? Outre le doute affreux l'angoisse étreint les cœurs !… Tout à coup on entend un cri de sentinelle, Et puis c'est tout ! Plus loin, le cri se renouvelle,
Puis une troisième fois un qui-vive lointain Auquel les arrivants répondent !… C'est certain ! Ce sont eux ! Ils ont pu trouer cette muraille
De corps humains jetés à travers la bataille Pour couper la retraite à nos soldats brisés ! Ce sont eux ! Mais hélas ! presque tous sont blessés…
Deux mille sont partis, cent cinquante reviennent… Oh ! que toujours nos cœurs de ceux-là se souviennent, Qui pour lutter pour nous de partout sont venus, Vécurent ignorés et sont morts inconnus !
Il ne restait plus rien dans la ville affamée, Plus de fer, de boulets, de poudre, plus d'armée Plus rien ! Le désespoir avait surgi partout : Pas un de ses créneaux n'était resté debout ;
Elle avait noblement succombé toute entière, Sans vouloir un seul jour baisser sa tête altière, Regardant sa ruine avec sérénité… En France, c'est ainsi que meurt une cité !
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