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1870

LA RECONNAISSANCE D'UN PEUPLE

Albert DELPIT

Le courant est venu : tout un peuple est debout. Un langage nouveau fait résonner partout Ces vieux mots de croisade et de guerre sacrée Par qui Jérusalem un jour fut délivrée.

Et tous les chevaliers français levant les yeux Voient frissonner la vieille armure des aïeux. Louis XVI est le roi ? qu'importe un roi de France ! La croisade moderne est là-bas, et commence !

Ah ! ce n'est plus le Christ dont ils portent la croix, Ce n'est plus le tombeau de leur Dieu, cette fois, Qui fait bondir ces cœurs et prendre ces épées. Plume dont le héros écrit ses épopées !

Non ! la voix qui leur parle est la voix du canon Et d'un peuple, dont hier ils ignoraient le nom : Mais elle parle haut une langue inconnue Qui fendant l'Océan d'un vol leur est venue !

Ils se lèvent, manants et gentilhommes, tous ! Celui-ci prend son fils assis sur ses genoux. Et lui dit, en s'offrant lui-même en sacrifice. — Moi, je suis le soldat croisé pour la justice !

Cet autre est marié de huit jours seulement… — Oh ! si tôt ! quand l'époux est encore un amant ! — Mais l'amour vient après cette voix éternelle : — Je suis le paladin que tout un peuple appelle !

El tous se sont levés, et tous ils sont partis ! Ils arrivent… grand Dieu ! quels tourments ressentis, Pendant cette effrayante et rude traversée ! S'ils avaient pu combattre au moins par la pensée !

Ils arrivent… Enfin ! Pourquoi ? pour conquérir ? Non ! pour sauver un peuple, ou sinon pour mourir ! Dites à Washington de relever la tête : C'est l'âme de la France aux mains de Lafayette !

Sabre au vent ! déployez l'oriflamme au lys blanc ! Montjoie-Sainl-Denis s'unit à Fatherland ! Au galop ! au galop à travers la savane Que suit, l'orgueil au cœur, la grande caravane !

Elle va dans son sang qui ruisselle partout ; Sachant quel est le prix que Dieu lui garde au bout, Car elle voit au loin, chaque fois qu'elle avance. Le jour étincelant d'un peuple qui commence !

Près d'un siècle a passé : ce peuple est grand et fort. Oh ! combien de Français ont rencontré la mort ! Dans la campagne, au fond du bois sonore et sombre, J'imagine qu'on voit se promener leur ombre,

Qui pensive, accoudée au bord de son tombeau, Et songeant au passé, songeant à Rochambeau, Songeant à tous enfin, dit en levant la tête : — Voilà l’œuvre pourtant que notre sang a faite !

Puis elle entend au loin une voix dans le ciel… C'est la France qui meurt et qui bat le rappel, De ses enfants, de ceux qu'elle a voulu défendre… Alors, le vieux héros se penche pour entendre

Si rien ne va répondre à ce sanglot profond… Allons donc ! Washington est mort, rien ne répond ! A genoux sur ton sol où toujours le sang monte, Comme un maudit qui pleure en regardant sa honte,

Moi, libre citoyen du peuple américain, Qui ne s'est pas penché pour te tendre la main, Et reste à contempler tes malheurs qui grandissent, Moi, certain que là-bas les cœurs fiers m'applaudissent,

France, du sang de ceux dont tu nous as fait don, Je viens très-humblement te demander pardon !

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