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1870

LA MORT DU TYRAN

Albert DELPIT

C'est fini : cette tête auguste est condamnée, Car il ne passera pas même la journée, Dit-on. La maladie a brûlé le cerveau. Demain le fossoyeur fermera le caveau

Où s'étendra le corps du César qui succombe : Ce ne sera qu'un mort de plus dans une tombe. Le moribond est là, sur son lit chamarré. Par moments vers le ciel son regard effaré

Se lève, invoquant Dieu qui ne veut pas répondre. On dirait qu'à cette heure où tout va se confondre Devant cet œil hagard par le sang injecté, Ce roi qui tombe a peur devant l'Éternité !

Le tyran n'est plus rien : il ne reste qu'une âme. Comme un souffle de vent qui fait trembler la flamme Des cierges allumés au pied du maître-autel, La mort souffle, ce roi pour en faire un mortel !

La chambre est vide : à l'heure où ce règne s'achève, Chacun s'est retourné vers l'autre qui se lève, Et dans le fond du cœur chacun dit, à part soi : Pourquoi rester ? Le roi se meurt !… Vive le roi !

Tout à coup, il se dresse, et demande le prêtre : Devant cet inconnu qu'il va bientôt connaître, Devant la mort qui vient, hideuse, à son chevet, Cet homme, épouvanté du pouvoir qu'il avait,

Veut se purifier avant l'heure dernière, Comme s'il suffisait pour Dieu d'une prière ! Est-ce un rêve ? ou ses yeux hagards ont-ils bien vu ? Mais près de lui, debout et pâle, le front nu,

Un homme, un prêtre est là, comme une sentinelle. Au qui-vive du roi qui meurt et qui l'appelle. — Mon père, sauvez-moi, car j'ai beaucoup péché ! Et le prêtre, muet, et sur son front penché,

Reste les bras croisés sur le cœur pour entendre L'aveu dernier du roi que le démon va prendre. — Mon père, j'ai péché ; mon père, j'ai menti ; Mon père, c'est en vain que Dieu m'eût averti,

L'orgueil gonflait ma tête et mon âme : J'ai honte ! Mes crimes sont si grands qu'à peine je les compte ! Mon père, est-ce que Dieu pardonnera jamais ? Et le prêtre lui dit :

— Mon fils, mourez en paix. — Mourir en paix ? Comment ? Ce serait impossible ! Je vois devant mes yeux un spectacle terrible ! Des morts, des spectres, là, partout sur mon chemin

Qui viennent me maudire au nom du genre humain ! Mon père, regardez ! près de vous ils s'avancent… Ce sont les châtiments de l'enfer qui commencent !… Mon père, devant Dieu je me jette à genoux…

Et le prêtre lui dit : — Que Dieu soit avec vous. — Que Dieu soit avec moi ? Mon passé me dévore ! Lorsque j'avais assez, j'ai toujours dit : Encore !

Les pères massacrés, j'ai frappé les enfants ; J'ai fait mourir de beaux et nobles jeunes gens Qui marchaient dans la vie insouciants et calmes, Pour qu'un peuple de fous pût me tresser des palmes !

Mon père ! éloignez-les de mon lit ; je les vois, Généraux, officiers et soldats d'autrefois ! Mes victimes sont là, le front sévère et pâle, Qui viennent m'arracher de ma couche royale

Pour se venger sur moi du sang que j'ai versé… Grâce ! chassez d'ici ces spectres du passé ! Je me repens ! Je meurs en frappant ma poitrine ! Je meurs en invoquant la clémence divine !

Si je vis, je prierai le reste de mes jours ! Le prêtre dit : — Mon fils, Dieu pardonne toujours. — Dieu pardonner ? Devant ce rêve épouvantable !

Prêtre, tu mens ! Je suis un pécheur, un coupable, Un maudit, et jamais Dieu ne pardonnera ! Oh ! ces morts que je vois, toujours là, toujours là ! Je vois le fils en deuil qui demande son père !

Tiens ! cet enfant, là-bas, il nourrissait sa mère ! Je l'ai pris pour aider à mes projets sans fin ; Il est mort, et sa mère, elle est morte de faim ! Tiens ! cette jeune femme ! elle était fiancée :

J'ai jeté son amant à ma gloire insensée, Pour assouvir un peu la buveuse de sang, Et tous' les deux sont morts, morts en me maudissant Prêtre] chasse d'ici ces anges des ténèbres !

Et le prêtre, éloignant les visions funèbres, Dit encore une fois : — Mon fils, mourez en paix. — Oh ! je ne les vois plus ! Les spectres que j'ai faits

Devant le nom de Dieu sont rentrés dans la tombe… Pourtant je sens un poids sous lequel je succombe, Qui m'écrase le cœur de son fardeau puissant, Plus lourd que ce manteau de misère et de sang !

Mon père ! sur mon trône élargi par l'épée, J'ai menti pour grandir ma puissance usurpée ! Devant des champs entiers que j'avais mis en feu, De prières sans nom j'ai voulu salir Dieu !

Mon père ! je l'ai fait complice de mes crimes ! Devant le champ de mort où dormaient mes victimes, Je l'ai pris à témoin que j'allais en son nom, Et j'ai noirci l'hostie au souffle du canon !

J'ai pasquiné la foi que Jésus a fait naître ! Non ! ne refuse pas de me bénir, ô prêtre ! Bénis-moi ! Que je meure au moins pur et sacré… Tu recules ? Demeure et je te donnerai

De l'or, un évêché, la gloire, la puissance, Tout ce que tu voudras pour un peu d'espérance ! Prends ma couronne, et si tu veux, couronne-toi ! Mais que je meure au moins en ayant Dieu pour moi !

Le prêtre l'a béni ! César, l'heure est venue Où du ciel va sonner la vengeance inconnue ! César, tu te crois sauf par un signe de croix,

Qui, bénissant un homme, est trop peu pour des rois Dont le nom est marqué d'un stigmate de haine Dans l'exécration de la mémoire humaine ! César ! le Dieu vengeur n'aura rien oublié !

Ni ces morts pour lesquels tu demandes pitié, Ni ces crimes, ni ces meurtres, ni ces pillages ! Tout cela fait pour lui d'effroyables sillages Dans l'Océan humain où ta gloire a sombré !

César ! tu n'es plus rien qu'un cadavre exécré ! Meurs sur ton lit royal où tu te désespères ! Meurs maudit ! sans pardon, sans larmes, sans prières, Dans le ricanement horrible du damné

Si le prêtre a béni, Dieu n'a pas pardonné !

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