Les Prussiens maudits ont pillé cette ferme, La brûlant, et prenant tout ce qu'elle renferme, Volant les bœufs, laissant comme un spectre debout La misère toujours, et la honte partout.
Ensuite, pour finir ainsi qu'à l'ordinaire, Ils ont tué l'enfant et violé la mère, Et puis ils sont partis, en' laissant derrière eux La mort dans ce vallon si doux et si joyeux.
Cependant, le fermier s'en revient de la ville. Dès l'aube, appelé là pour une affaire utile, Il prit entre ses bras la mère et le petit, Les embrassa tous deux sur le front, et partit.
C'est un brave homme : il n'a que doux amours dans l'âme, Deux amours saints et forts : son enfant et sa femme. Aussi, pour arriver plus tôt à la maison, Il va vite, malgré le chaud de la saison.
— Bonne Jeanne ! dit-il, va-t-elle être contente De me voir revenir si tôt avant l'attente ! Et-le bébé ! Je vois son gai bonheur d'enfant : Comme il va m'embrasser, le diable ! en m'étouffant,
Le teint chaud, et les yeux brûlants de convoitise, Afin de s'emparer plus tôt de la surprise : C'est plus beau que jamais il ne l'aurait rêvé… Encore trois quarts d'heure et je suis arrivé.
La surprise, c'était un grand polichinelle Que l'on faisait sauter en tirant la ficelle. Il arrive au chemin qui mène à la maison : — C'est étrange, on dirait que je perds la raison,
Se dit-il ; mais vraiment je sens mon cœur qui tremble. Je suis fou ! Je n'ai rien à craindre, ce me semble ; A la ville, on disait qu'ils étaient loin : ainsi, On ne doit pas s'attendre à les voir par-ici.
Il arrive. Grand Dieu ! plus rien que la ruine ! La ferme incendiée et pillée ! Il devine ! Il devine que là les Maudits ont passé, Qu'ils ont semé la mort, et qu'ils n'ont rien laissé.
Presque fou, l’œil hagard, il court dans les décombres : Jeanne ! Paul ! —Rien. — Là bas, il aperçoit doux ombres… Ce sont eux… Non ! Il court, appelant son enfant, Sa femme… — Rien encor ! rien qu'un air étouffant
Qui monte en s'échappant de ce carnage immense : Rien que le désespoir, et rien que le silence ! Où sont-ils ? Juste ciel ! Comprenez-vous cela ? Chercher ses deux amours qu'on avait laissés là,
Et ne plus rien trouver ! Où sont-ils ? Il appelle Rien encor ne répond à sa voix ! Il chancelle Où sont-ils ? Dans la cour ? Vide ! Au bois, près d'ici ? Vide ! Dans le jardin alors ? Non, vide aussi !
— Voyons ! voyons ! dit-il, ils sont chez des voisines Ils n'auront pas voulu rester dans ces ruines ; Seuls, ils auront eu peur : ce n'est pas étonnant… Eh bien ! voilà-t-il pas que je ris maintenant ?
C'est que l'émotion était bien naturelle ! — Que diable ai-je donc là ? C'est le polichinelle ! Pauvre petit ! va-t-il être content demain !… Tout à coup il s'arrête au milieu du chemin,
Et pousse un cri, ce cri que jette dans sa haine L'homme que la douleur terrasse comme un chêne… Devant lui, dans le sang où s'impriment ses pas, La mère morte, ayant l'enfant mort dans ses bras !
Il tourna sur lui-même, et roula sur la pierre. Quand il revint à lui, dans la nuit, sans lumière, Il prit ses deux amours qui dormaient toujours là L'un sur l'autre, creusa leur tombe, et s'en alla.
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