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1870

DIEU JUSTE

Albert DELPIT

J'ai vu les champs féconds qu'ils avaient mis en flammes ; J'ai vu fuir devant eux les enfants et les femmes, J'ai vu l'embrasement des fermes, des châteaux, Et le feu tournoyer au penchant des coteaux ;

J'ai vu se dérouler le sanglant paysage De honte et de douleur tracé par leur passage, Et j'ai suivi pour route en m'avançant contr'eux, Où le vol des corbeaux était le plus nombreux.

J'en jure devant Dieu, le Dieu vengeur et juste, J'étais un être simple, aimant le Bien auguste ! Mais quand j'ai vu là-bas leurs hontes se dresser, Partout où le hasard nous avait fait passer,

J'en jure devant Dieu qui voit toute âme humaine, Mon cœur a débordé de vengeance et de haine ! Moi, qui considérais ainsi qu'un don sacré L'existence qu'il donne à tout être créé,

J'avais cru que tuer autrui, c'était un crime : Je suis tombé d'un coup de ce rêve sublime. Lorsque partout, là-bas, j'ai vu ce que j'ai vu, Le sang couler à flots et rougir le sol nu ;

La mère en deuil, pleurant son fils qu'on assassine ; Quand j'ai vu ces Maudits qui semaient la ruine Dans les champs labourés par ces crimes affreux, Où croîtra comme épis notre haine contr'eux,

Moissonnés dans vingt ans par l'enfant qui va naître ; Quand j'ai vu tout cela devant mes yeux paraître, Oh ! alors j'ai senti que je devais tuer ! J'ai senti tout mon sang sur mon cœur se ruer,

Et mon fusil vengeur s'est chargé de lui-même !… Après, ayant fini l’œuvre juste et suprême, A genoux sous le ciel et sous l'immensité, J'ai fait bénir par Dieu mon front ensanglanté !

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