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1920

VERDURES

Lucie DELARUE-MARDRUS

Où fut mon âme avant que d'être faite chair ? Je ne sais pas mon nom. Suis-je garçon ou fille ? Deux ans… Trois ans… Je vois ! Un rond de soleil brille Dans mon premier jardin qu'emplit toute la mer

Il semble qu'en ce corps de deux ou trois années Un grand passé subsiste, informe paradis. Parmi le va et vient de mes cinq sœurs aînées, La vie humaine monte à mes yeux agrandis

La pelouse, dans l'ombre, est haute, décoiffée. Tout ce que j'aperçois est de l'immensité. Un peu du merveilleux d'avant fleurit l'été. Dans chaque rose dort une petite fée

Il fait beau. Pourquoi donc cette angoisse ? Pourquoi ? Cette fleur dans ma main, qu'est-ce qui me l'a mise ? Je suis à cette place où mes sœurs m'ont assise. Si grande sur l'allée, est-ce l'ombre du toit ?

Je vais pleurer, ici, petite, si petite. Ne va-t-on pas venir à mon secours, vraiment Un pas… Deux bras tendus… Oh ! prends-moi, prends-moi vite, Je te vois, je te sens… C'est toi, maman !… Maman !…

Être sur tes genoux, oui, oui… De tout mon être C'est cela, seulement cela que j'ai voulu. Car tes genoux, maman, c'est encor l'absolu Où l'on était si bien, hélas ! avant de naître…

Comme il fait chaud ! Je suis une petite fille. Un tilleul vaste embaume au-dessus du gazon. Les arbres sont chargés de ciel et d'horizon, Leur grande ombre a des trous où le soleil scintille

O beau temps ! La verdure est renversée en moi. Je suis comme un miroir tremblant où tout remue, Que le parc est profond ! Combien je suis émue ! Mais je n'ai que dix ans… J'ignore mon émoi

Petit être angoissé que le soleil rassure, Je vis ce jour, si long qu'il n'aura pas de nuit. Mes sœurs ! Les jardiniers fauchent l'herbe, aujourd'hui ! Sentez-vous dans le vent la petite odeur sûre ?

Maman, à la maison, coud en pensant à nous. Nous savons qu'elle est là derrière les persiennes. Dans l'ombre, son ouvrage est blanc sur ses genoux Son silence est chargé de guêpes musiciennes

Nous sentons, à travers les bonds que nous faisons Dans cette herbe coupée à goût de pimprenelle, Qu'elle est là, notre mère, et qu'elle est éternelle Comme l'air, le soleil, le ciel et les saisons.

Sur nos sommeils, réveils, études, folles danses, A jamais sont ouverts, sous deux simples bandeaux, A jamais sont ouverts ses yeux de trois nuances, A jamais est penché son frêle petit dos

Son âme est là, mêlée à la verte féerie, Au milieu de nos jeux qui crient à pleins poumons Et c'est si naturel, sa présence chérie, Que nous ne savons pas même que nous l'aimons.

Me voici presque adolescente. Je joue encor, rieuse et les cheveux au vent, Avec, sombre déjà, cette âme effervescente Qui va rêvant, rêvant, rêvant

L'automne a des jaunes funèbres. La mer aux.cent couleurs y chante à pleine voix. Toute la poésie attend dans mes vertèbres. La chasse court à travers bois

Enfant hanté qu'un rêve agite, J'aime, à travers mes jeux, l'automne au désespoir. Parmi mes grandes sœurs, au fond du vieux manoir, Notre mère est toute petite

Les yeux sauvagement au loin, J'écoute les accents de la naissante lyre. Notre mère… Mon cœur ne s'y attarde point, Pas plus qu'à l'air que je respire

Ses soins, son amour, sont les mets Dont la table, toujours, fut amplement servie Nécessaire et fatale, elle est, comme la vie, Présente, et ne mourra jamais.

C'est la jeune fille tragique Qui hante sans cesse les flots. Son cœur a d'immenses sanglots. C'est la jeune fille tragique

Que mène un rêve nostalgique Elle va, parlant à la mer, Cette fraternelle sirène. Son âme n'est jamais sereine.

Elle va, parlant à la mer. Elle est ivre de sel amer Elle les prévoit, les défaites, - Oui, l'horreur de tout ce qu'on voit

Mais elle a vingt ans. Elle croit Que les humains sont des poètes. Elle les prévoit, les défaites Étrange, elle passe au lointain.

Son cou porte un collier de baies. Elle est belle, le long des haies. Étrange, elle passe au lointain, Sœur du printemps et du matin

Et toi, toujours dans la demeure, Mère, tu vieillis pas à pas. L'enfant ne s'en aperçoit pas. Et toi, toujours dans la demeure,

Tu vis, encor bien loin de l'Heure - Le sait-elle, que tu vieillis, Que doucement ta force s'use ? Ta dernière enfant, cette muse

Le sait-elle, que tu vieillis, Tout à ses rêves inouïs ?… Modeste, bonne, douce, intime, Elle sait seulement de toi

Que c'est toi le foyer, le toit, L'être bon, doux, modeste, intime — Et que, cela, c'est légitime. O jeunesse qui vas, de toi-même occupée !

Au jour venu, j'ai su ! J'ai su Mon bonheur dans le parc moussu, Quand la vie enfin m'a frappée Un certain soir, alors que j'ai pour vivre aussi,

Quitté ma maison, ma grisaille, Quand j'ai connu cette heure-ci Qui vous arrache les entrailles, Comme, ce certain soir, j'ai bien senti, maman,

Que ma chair venait de la tienne, Et quelle tendresse ancienne Me ligottait à toi, vraiment ! Après, après, ce fut un immense silence

Mon cœur vivait ailleurs, ôté. Maintenant c'est l'éternité, Ce silence bien plus immense Moi qui ne disais rien, toi qui devinais tout,

C'était un miracle, il faut croire. — Dire que, pour toi, mon histoire N'aura pas été jusqu'au bout ! C'est un parc frais et ténébreux

Sur des lointains couleur de perle. La verdure a des dessous bleus Où chante la gaieté d'un merle Ce cimetière printanier,

Pieusement j'y suis venue. Des lilas sont dans l'avenue Comme des fleurs hors d'un panier, Les tombeaux blancs, dans l'ombre verte,

En ce lieu du parfait sommeil, Tremblent de taches de soleil. Le mois de mai triomphe, certe ! Parmi les sépulcres je viens

Saluer celui de ma mère. Et, le front bas, je me souviens Avec une tendresse amère.

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