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1910

VENISE

Lucie DELARUE-MARDRUS

La gondole qu'étoile un célèbre falot Nous mène, noire et funéraire. La route de minuit est muette et si claire… C'est ici le pays de la lune et de l'eau.

Venise autour de nous, ville paradoxale, Dresse un contour pesant et mol. Ah ! n'y avait-il plus de place sur le sol Pour te choisir, lagune étroite et sépulcrale ?

Voici l'enfantement monstrueux de la peur, La cité qui fuit les Barbares. Qu'elle soit donc l'asile, en sa vaine splendeur, Des rêves compliqués et des amours bizarres.

Musiciens pervers, littérateurs fiévreux, Oui, qu'à Venise se dédie Tout sentiment où reste un peu de comédie, Tout visage qui porte un masque autour des yeux.

Je vous le dis, Venise est la ville des masques ! Notre temps, visage réel, N'amène plus ceux qu'il faudrait parmi ce ciel, Parmi cette eau, ce marbre et ces détours fantasques.

C'est peut-être pourquoi la gondole est en deuil, Ignorant vers quoi va sa rame Loin du doge doré, loin de la sombre dame Qui se berçaient jadis clans son flottant cercueil.

Venise meurt debout, les pieds dans l'eau malsaine. Que venons-nous y faire encor ? Nous qui, brutalement, envahissons la scène, Les acteurs sont partis, s'il reste le décor.

Ville sinistre, empuantie, où, dans la vase, Pourrit le marbre mariné ! Églises et palais sont rongés par la base, Et tel qui brille encore est déjà ruiné.

Ah ! respectons cette agonie et ses symptômes ! Tout est mort de ce qui passait Sur les canaux restreints, où pleurent, doux fantômes, Ces deux derniers venus, George Sand et Musset.

Laissons cette cité s'écrouler d'elle-même ! Pitié pour son dernier sanglot ! Elle connaît déjà la sentence suprême Qui la condamne à mort par le poison de l'eau.

Nos pieds sonnent si faux sur le marbre des marches Laissons Venise à son passé, Laissons finir en paix ses palais et ses arches : Requiescat sur elle, à jamais, in pace !

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