Je suis le sombre Robinson
De mon travail, île déserte.
L'esprit sans cesse en découverte,
Je suis seule avec mon frisson.
La foule, cette mer lointaine,
M'entoure à l'horizon distant.
Mais nul ne cueille en son instant
L'œuvre proche comme l'haleine.
Nulle ferveur n'attend mes vers
Au moment qu'ils viennent de naître.
Et je me sens, de tout mon être,
A l'abandon dans l'univers.
Mes amis sont distraits, sans doute…
O pudeur des chants et des cris !
J'avance à tâtons sur la route,
Sans nouvelles de mes écrits.
L'encens câlin de quelque proche
N'est pas dans mon destin à moi.
Je ne fais déferler l'émoi
Qu'au large, vagues sur la roche.
Dans cette nuit, cette froideur,
Nulle ombre ne m'aura suivie,
Tout inquiète de mon cœur.
— Voilà : j'aurai gagné ma vie.
O mon grand labeur monnayé,
Triste récompense pratique
De plus d'une nuit pathétique
Où mon esprit a flamboyé !
Mes intimes ni ma famille
Ne m'ont fait don de leur souci.
Et pourtant ma lumière brille…
Amen, donc ! Cependant voici,
Pleins de rêverie et d'étude,
De musique et de passion,
Mes yeux où la déception
Est devenue une habitude,