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1901

SUR LE SEUIL

Lucie DELARUE-MARDRUS

J'attends que vienne en moi le rire de mon âge Pour te donner tous mes fruits mûrs, plus savoureux Que les pêches tombant sans effort au passage De la paume qui veut leur rondeur à son creux,

Lourde de chair jutant à fleur de leur peau moite. Car déjà, quoique bien vierge, chaste et benoîte, J'ai la mélancolie au fond de mes iris D'avoir longtemps suivi la route et d'avoir pris

Une à une ses fleurs dans mes mains enrichies Qui ont tenu dans des bouquets tout le printemps Et tout l'automne roux de feuilles défraîchies. Et puis la mer rythmique, où j'ai rêvé longtemps,

A chanté toute sa signifiance profonde En moi, et ses couchants furieux ont grandi Dans mon âme toujours plus ample, et j'ai redit Sa douceur qui chuchote et sa houle qui gronde.

J'ai senti jusqu'au fond mon cœur, et jusqu'au fond Mes sens dans les douleurs, les calmes et les joies ; J'ai fait prier l'amour, geindre la passion ; Mes doigts ont déchiré des cœurs comme des proies

Et mon oreille fut le confessionnal Où parla haut le bien et parla bas le mal. Et parce que j'ai eu toute l'Intention Bonne ou perverse au bord de mes instincts perplexes,

Et sue toute la vie aux canevas complexes A livré son secret à ma réflexion, Aucun étonnement n'atteint mes équilibres. Mes nerfs se sont comptés jusqu'aux dernières fibres

Sous l'archet frissonnant de la sensivité ; La musique et les vers et l'art et la beauté Et le baiser qui passe à fleur d'âme et de bouche Ont gonflé leurs sanglots au profond de mon cœur,

Et, tour à tour, de l'aube au soleil qui se couche, J'ai couru mon désir et flâné ma rancœur. L'abstraction aride a creusé ma pensée D'un bout à l'autre et sans répit, comme u labour,

Et j'ai grandi les yeux de mon âme angoissée Dans l'horreur du mystère humain, et, tour à tour, Fait rire vers le ciel et sangloter mon doute. Et maintenant je suis celle qui vient à toi

Qui me montres au doigts le jardin et le toit, Ami aux bras ouverts en travers de la route Où nous allons marcher, lents de geste pâmé. Je suis celle qui, pour n'avoir jamais aimé,

Ne peut encore pas se connaître soi-même, Et qui veut dans tes bras savoir comment elle aime, Celle dont des vingt ans font flamboyer les yeux, mais dont l'âme, ainsi qu'un violon douloureux,

A senti s'en aller et revenir en elle Comme un rythme incessant la vie universelle, Et qui va sur ton cœur mesurer son contour Toujours fuyant, chercher où sont ses propres bornes,

Sonder son être tel qu'un océan d'eaux mornes, L'espace d'un bonheur, l'espace d'un amour !

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