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1902

SUPRÉMATIE

Lucie DELARUE-MARDRUS

Pour le désœuvrement cultivé des cinq sens, Toute une humanité de bagne sue et râle… Dandinons nos santés ointes d'huile et d'encens Vers les quartiers où vit sa déchéance pâle.

La robe haut levée a peur des détritus ; L'esprit pervers tendu vers un charme équivoque Guette sournoisement pour en saisir les us La sinistre beauté du vice et de la loque.

Un goût de barbarie anémique est dans l'air : Seules hordes des temps présents gorgés d'absinthe, Morne argot pourrissant le dialecte clair, Brutes sans innocence et que la vie éreinte,

Leur destin de laideur, d'esclavage et de maux Tatoue aux quatre coins leur pâleur faciale, Et cette horreur, déjà transmise à leurs marmots, En pleine gourme inscrit sa lettre sociale.

Or, songeons que ce sont ceux-là qui remueront Silencieusement des masses et des masses, Quand un souffle assez fort emplira le clairon Qui saura secouer les haines et les crasses.

Alors, tel un terrain inconnu d'en dessous Lèverait sur les fleurs ses mottes assassines, Tous courront, danseront, gueuleront contre nous Avec le bon droit plein leurs poings et leurs poitrines.

Mais si nos doigts dorés craquent sous leurs calus, Dans leur regard vitreux où la bête se vautre Nous surprendrons leur rêve avec nos yeux d'élus, Tandis qu'eux, à jamais, ignoreront le nôtre…

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