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1901

SALUT

Lucie DELARUE-MARDRUS

Je te salue, ô mer, éternelle fantasque, Caressante et brutale ensemble ou tour à tour, Qui sait chanter le calme et hurler la bourrasque, Être comme en fureur et puis comme en amour !

Tandis que jusqu'à moi qui te vois seule à seule, Avec le rythme doux de quelque immense luth Tu roules des rochers fracassés sous ta meule, Mystérieuse, belle et puissante, salut !

O trouble ! ô double ! ô charme enjôleur, grande glauque Attirante à jamais par tes complexités, Enveloppe-moi toute avec ton souffle rauque Dont les visages sont baisés et souffletés,

Amène à mon assaut ta brise qui m'éreinte Et te fait follement écumer aux brisants : Je veux te quitter lasse ainsi qu'après l'étreinte La maîtresse s'arrache aux bras trop épuisants ;

Surtout, allonge-toi jusque sur ma semelle, Car, ô perverse ! il faut me rendre mes saluts, Parce qu'en moi je porte une âme, ta jumelle, Capable comme toi de flux et de reflux,

Une âme comme toi variée et profonde Et riche comme toi de trésors ignorés En qui, croyant pouvoir y jeter une sonde, Beaucoup sont et seront à jamais chavirés.

Car, vierge, me voilà devant toi, grande vierge, Vierge sur qui le ciel est toujours suspendu, Miré par toi, roulé par tes eaux sur ta berge, Mais qui jamais en toi pourtant n'est descendu.

Car je t'aime, et , sentant, pleine de ressemblances, Ta marée envahit tout mon être béant, Je veux mêler ma voix aux éclats que tu lances, Le geste de mes bras à ton spasme géant.

Viens ! que m'importe au fond que ta surface mente, Que ton flot monte à moi gonflé de trahisons ? J'ai de l'énigme en moi plus, ô mer ! mon amante, Qu'il n'en pourrait tenir dans tes quatre horizons !

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