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1902

RÉVEIL

Lucie DELARUE-MARDRUS

Que l'engourdissement des choses et des êtres Tressaille d'un frisson précurseur de réveil ! Sous chaque porte brûle un filet de soleil, Le beau ciel bleu de mars entre par les fenêtres.

Allons avec nos doigts tachés d'encre au jardin, Mêler nos cœurs troublés à la terre inquiète ; Si l'air y est resté sans parfum, dès de main Tout le printemps tiendra dans une violette.

Les gazons n'ont encor de fleurs ni de bourdons, Mais de l'herbe est poussée entre les pierres sèches, Et, tendrement pliés, quelques cotylédons Crèvent le sol épais avec leurs têtes fraîches.

Déjà chaque bourgeon goudronné s'est ouvert ; Un sourd travail émeut le plus dur épiderme ; Les vieux marrons tombés risquent un mince germe Plein de précaution et rampant comme un vers.

Je songe sur la pierre où je me suis assise ; Le Printemps est miré dans mes yeux matinaux ; Autour de mon repos, la saison indécise Fait de tous les côtés piailler les oiseaux.

Le beau temps délicat chauffe ma gorge nue Où repose ma voix, douce comme un pigeon. Je sens avec mon cœur, au fond de l'étendue, Le pauvre cœur humain claquer comme un bourgeon…

Hélas !… l'air déjà tiède où le printemps progresse, Où les sens sont surpris d'un premier abandon, N'aura-t-il pas un peu de paix et de pardon Pour tout ce qui sanglote au monde de détresse ?…

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