La petite fille aux grands yeux
M'attendait sur le banc de pierre,
Mince revenant que mes yeux
Ne pouvaient distinguer du lierre,
La petite fille était moi
Lorsque j'avais dix ans à peine,
Et je l'ai prise contre moi
D'un geste tendre de marraine.
J'ai dit : "Pauvre petit enfant
Avec ton tablier de toile,
Dans tes gentils cheveux d'enfant
Personne ne voit une étoile.
"Toi que taquinent tant de sœurs,
Tu seras célèbre, gamine,
Et tu n'es rien, pour tes cinq sœurs,
Que la dernière, une vermine.
"Comme tu seras grande un jour !
On s'entretiendra de ta gloire.
Pressens-tu parfois ton histoire,
A cette heure où tombe le jour ?"
Elle a répondu, bien timide :
"J'ai quelque chose, dans mon cœur,
Qui me tourment et me fait peur,
Mais je me tais, étant timide.
Ce quelque chose que j'ai là,
Cela me grise, mais c'est triste.
Même quand les cinq sœurs sont là,
J'ai beau faire, cela persiste."
"Oui, c'est triste, certe !" ai-je dit.
On croit à des apothéoses ?
La gloire, quoiqu'on en ait dit,
Ce n'est pas un bandeau de roses.
"Petite, je suis comme toi,
Je puis être deux fois ta mère,
Mais cachée, inquiète, amère,
Va ! J'ai la même âme que toi !"
Le printemps nous berçait ensemble,
Le soir rose tombait sur nous ;
L'enfant était sur mes genoux…
Longtemps nous pleurâmes ensemble.