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1910

POÈME DU HARENG

Lucie DELARUE-MARDRUS

L'hiver est revenu, l'horizon est plus grand, La tempête nous mord de ses gueules ouvertes. Mais, à travers les vagues vertes, Par milliers passe le hareng.

Le hareng passe ! Au large ! Allons à sa conquête ! Il n'est pas trop des nuits, il n'est pas trop dès jours ! Nous avons le cœur plus en fête Que ceux qui vont vers leurs amours.

Oh ! quand la voile pend, couleur de feuille morte, Quand la barque, le long du port noir et mouillé, Sous le hareng frais quelle porte Luit comme l'argent monnayé !

C'est alors que le quai jusqu'à la nuit travaille Au bruit sourd des marteaux sur les caisses de bois Parmi le grouillement des voix Et des pieds glissant sur l'écaille.

Les commères d'Honfleur qui lavent le poisson Penchant vers les baquets leurs larges gorges mûres Ont à chaque ongle un fin glaçon Et la bouche pleine d'injures.

Il faut bien avouer qu'elles ont un peu bu Ces poissardes du quai courageuses et rauques. Mais c'est qu'elles en ont tant vu Depuis que s'ouvrent leurs yeux glauques !

Quand la mer nous roulait à travers les hasards, Nous les mâles brutaux, abreuvés de rogommes, Nos campagnes ont fait des hommes Et peuplé le pays de gars.

Au travail donc, nous tous, les gueux avec les gueuses Tous les chaluts, par le chenal, rentrent en rang, Soyons gais, puisque le hareng Fait nos pèches si poissonneuses.

La vie est rude à vivre au vent cassant et clair, Oui ! mais chacun de nous, la poche-presque pleine. Peut avoir un peu moins de haine Pour l'ennemie au loin, la mer !

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