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1908

PASSIONNÉMENT

Lucie DELARUE-MARDRUS

Je garde la mémoire ainsi qu’une blessure De cet enfant Kabyle avec qui j’ai parlé. Ce n’est pas pour son corps couleur de datte mûre Dans sa robe de pâtre au geste immaculé ;

C’est parce que son masque immobile de cuivre S’est improbablement et doublement fendu Pour deux pâles iris où le cœur éperdu Se noie, et sans lesquels on ne saurait plus vivre.

Ses pieds sont nus. Sa tête est chaude de plis blancs. Il a contre une joue un seul pendant d’oreilles, Un tatouage au front. Et, douce sur ses dents. Sa bouche violette est un muscat des treilles.

Il ne sait rien, ni royauté, ni qu’en sa chair Foncée, au pur contour de frêle idole mâle, La lueur de ses yeux brille comme une opale. Il ne sait même pas qu’il a le regard clair.

Il ouvre ce regard et ne se croit qu’un pâtre Qui rit et joue avec un parler guttural. Il ignore sa force, il ignore le mal Qu'il fait, qu’il est Circé, Dalila, Cléopâtre.

J’ai vu pleurer de près dans les cils de ces yeux Une émeraude bleue, une turquoise verte. La sirène affleurait sur leur surface offerte. J’y devinais la forme effrayante des dieux.

Ces yeux ! Mon souvenir les boit comme deux sources Qui me laissent un goût très doux et très amer. Ils sont le but de vivre et le terme des courses. Tout ce que j’ai voulu du ciel et de la mer.

Ils sont la joie et la douleur de la musique Et des parfums, qu’on aime et qui vous font pleurer. C’est pourquoi je dédie à cet enfant doré Ma chair spirituelle et mon âme physique.

Je n’en avais jamais rêvé comme les tiens Quand mon désir cherchait les regards des amies. Puisqu’à présent, ô souvenance ! je te tiens, J’oublierai jusqu’au yeux des sphinx et des momies.

J’ai vu tes yeux, Phaon. Je sais qu’il me les faut Ou que je vais périr du souhait de mes lèvres. Pourtant je passe. Reste à surveiller tes chèvres : Je ne veux pas mourir de la mort de Sapho.

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