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1901

OMBRE

Lucie DELARUE-MARDRUS

Sans qu'on t'ait entendue, ombre, comme un félin Qui s'avance au pas lourd de ses pieds hypocrites, Tu t'approches, berçant tes hanches sybarites Et plonges dans mes yeux ton regard opalin.

Le léger mouvement de strophe et d'antistrophe Dont tremble ta coiffure haute comme une tour Fait se dissimuler et pointer tour à tour Les deux fleurs de tes seins sous les fleurs de l'étoffe ;

De lourds chatons ont fait tes doigts exorbitants, Ton cou porte en colliers des ampleurs de rosaires, Et des calices nés dans d'innombrables serres Ornent tes cheveux noirs d'un bizarre printemps.

Le cerne de tes yeux s'étend et s'accentue Et meurtrit largement ta morbide pâleur Où, fraîche, vénéneuse et tentatrice fleur, Éclate la rougeur de ta bouche ambiguë.

Que veux-tu ? Tu répands des baumes et des nards Et ton geste m'enlace ainsi qu'une couleuvre ; Dans tes iris changeants toujours guette une pieuvre Qui m'a déjà tentée au fond d'autres regards.

Tes lèvres m'ont souri sur celles d'autres femmes Et d'autres bras tendus m'ont montré le chemin Mystérieux et noir que m'indique ta main, Toi que je ne suis pas comme tu le réclames.

C'est un chemin étroit qui longe inversement La grande route droite où cheminent les couples ; Il s'étale et sinue entre les tiges souples De fleurs qui ne sont pas pour des bouquets d'amant.

C'est un chemin étroit tentant pour qui s'ennuie, A qui tout le banal humain est en dégoût, Et l'âme vagabonde y respire partout Un ignoré parfum d'aventure inouïe…

Mais je ne suivrai point ton pas silencieux ; Je n'ai rien écouté d'une voix plus puissante, Je n'entends pas non plus ta voix pervertissante Et le Livre aura seul mon cœur sentencieux.

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