O temps ! Je redeviens poétique et sans sexe
Comme aux jours merveilleux du premier souvenir,
Quand j'ignorais encor que l'on m'allait bannir
Dans un monde bas et complexe.
Comment séraphin-né, fille de séraphins,
Suis-je donc devenue une femme ! une femme
Avec tous ces tourments, tous ces drames dans l'âme,
Ces commencements et ces fins ?
Je n'aurai nul regret de cette âpre jeunesse
Qui cherchait, qui cherchait et qui ne trouvait pas.
J'abandonne, empressée, avec un geste las,
Ma jeunesse, ce droit d'aînesse.
Mes passions battaient, lames sur le récif,
Et je ne savais plus les candeurs et les charmes.
Mais je gardais du moins ce cœur inoffensif
Parmi les bonheurs et les larmes,
Ce cœur inoffensif qui n'est point de ce temps
De lutte sans merci, d'impudeur et de ruse,
Ce cœur inoffensif que repaît et qu'amuse
Son rêve aux récits palpitants.
Vivre seule en rêvant et rêvant… Je retrouve
L'hypnose de l'enfance étonnée aux grands yeux.
Je ne suis plus, parmi les loups, la jeune louve
Amoureuse, hurlant comme eux.
Le monde redevient mystérieux et chaste.
Art à l'intérieur et nature au dehors.
Je vis ! Je vis heureuse et seule de ma caste,
Avec ma famille de morts.
O mon front éclaté de travail et d'étude,
Que de jeunesse encor et de charme pour nous !
O bonheur d'être entrée encor jeune au très doux
Carmel de cette solitude !