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1910

LE VENT NOCTURNE

Lucie DELARUE-MARDRUS

Comme quelqu'un, par la fenêtre grande ouverte Cette nuit grondeuse, est entré le vent. Dans mon lit je gisais, inerte, Lazare du sommeil, qui redevient vivant.

Il réveilla le chœur d'esprits qui me possède. Sa voix me donnait un ardent conseil — Debout, démon, rôdeuse, aède ! Viens voler avec moi le grand vent, ton pareil !

Il disait : « Tu fuiras dans la nuit, invisible, Comme la bourrasque et comme les morts. Tu serais tes aïeux sans corps Et ton père, ce mort d'hier, encor sensible. »

Il disait : « Tu serais hiboux et revenants, Tout ce qui se plaint sans vouloir se taire, Tu serais le cri du mystère Qui s'élève, les nuits, sur des rythmes traînants. »

Il disait : « Lève-toi ! debout, fille nocturne ! Tu portes un masque au cœur, ôte-le, Ensauvagée et taciturne Sœur de l'air et de l'eau, de la terre et du feu ! »

Il disait : « Fais semblant, au soleil, d'être humaine, Mais, quand vient la nuit, subis ton destin. Âme sans bornes, je t'entraîne, Sois le vent, le grand vent, le vent jusqu'au matin !…»

Lors j'ai pris l'envergure informe et gigantesque Espace, dis-nous, ô toi, notre amant, Si ce fut tout, à fait ou presque Que régna la tempête, épouvantablement ?

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