En écoutant la Ville, ayant fermé les yeux, J'ai vu, dans la ténèbre intime des paupières, Mes rougeurs d'incendie et les chutes de pierres Du Demain préparé par d'inouïs aïeux.
Le sol crevé tremblait sous les hordes carrées Des esclaves d'hier, blêmes de passion, Levant cent mille bras vers la destruction, Et gonflant d'hymnes leurs poitrines libérées.
Et le rire, tragique et fou comme un sanglot, Y secouait les seins ivres des filles folles Qui, béantes, hurlaient aussi les carmagnoles, Dont se rythmait au vent le sinistre galop.
Mais un grand rêve, issu de cette immense crise, Dans le ciel clair de l'ordre et de la liberté Faisait déjà monter de terre une cité Virginale, sans Tribunal et sans Église.
Et si l'on se heurtait des pieds à quelque bloc, ‒ Survivant oublié de l'ancienne pensée, ‒ La cohue achevait ce vestige, pressée Et dure, et poursuivant son sillon comme un soc.
… Soudain, rompant l'assaut de la ruine grise, Le rauque bataillon recule et reste coi, Écumant de silence et ne sachant pourquoi Un simple mendiant surgi l'immobilise.
Un soleil ignoré brûle dans ses cheveux, Éclairant dans le soir la pierre à l'agonie, Et, géniale, bleue et fixe, l'ironie Tombe des calmes cils du pauvre lumineux.
Il va parler. Il meut sa grâce solennelle ; Et la foule, devant ce fragile rival, Obéit toute, avec des regards d'animal, A l'ordre de l'index qui s'est levé sur elle.
La paix sur vous !… Comment pouvez-vous croire à bas L'Église ?… Vous dansez sur la tour renversée, Ignorant que le marbre meurt, non la Pensée ; Mais l'Église est, parmi le sang et les dégâts,
Tout debout ! Et jamais elle ne fut plus fière ! Pourquoi vomissez-vous, de haine, une chanson ? Ne voyez-vous grandir sa force pierre à pierre ?… O vous tous ! l'heure vient de couper la moisson,
L'heure vient de compter les pierres angulaires ! Nous ne comprenons point ce que fixent là-bas, Plus loin que tous nos yeux tes étranges prunelles. Mais apprends-nous où sont, attendant les truelles,
Ces pierres que tu dis et que l'on ne voit pas. Dans vos poitrines !… Cœur sanglant, ô cœur de l'homme ! Gouffre que n'emplit pas l'océan qu'on te doit,
Cœur intact sous le poids de tout ce qui t'assomme, O cœur, écoute-moi quand je te touche au doigt, Quand je te dis : « Tu es pierre et sur cette pierre J'ai bâti mon Église à jamais ! »
Qui es-tu, Toi qui redis les mots d'exécrable vertu Du denier dieu que piétina notre colère ? Avant de t'en aller en lambeaux retrouver
Les prêtres abolis de Christ ou d'Iaveh, Expire donc d'abord de honte pour tes dires, Submergé par le fleuve énorme de nos rires ! Arrière !… Je connais déjà votre gaîté :
Elle vêtit mon corps et couronna ma tête, Et je suis pâle encor du trépas insulté. Mais aujourd'hui mon règne arrive, c'est ma fête Plus qu'à Jérusalem tout en palmes ! Le jour
Se lève ! C'est l'aurore en flammes de l'Amour !… O folie ! O dégoût des anciennes nausées ! Qu'il meure sous les coups, la haine et les risées : C'est le Christ ! C'est le Christ lui-même… C'est Jésus !…
Vous l'avez dit ! A mort ! Faudra-t-il que je meure Alors que sont venus ceux de la dernière heure,
Virginaux, dépouillés des rites et des us ? Quand voici mûre enfin ma récolte tardive ?… O mes enfants, je vous le dis, mon règne arrive ! Car voyez-moi : debout dans mon simple haillon,
Ouvrant au ciel du soir ma bouche sans bâillon, En une liberté d'épaules, hors la cangue Des manteaux d'or, je mêle au vent cette harangue ! Ah ! c'est la fin, ce soir, des efforts impuissants !
Je sens que le plein air me lave des encens, Des cires, des foisons de lis, des girandoles, Et de tout aliment de l'orgueil des idoles ! Qu'étaient donc le manteau de pourpre et le roseau
Près de la honte d'être, avec le lourd boisseau De la tiare sur ma tête de lumière, Assis près des veaux d'or et des dragons de pierre ? Qu'était la mort, qu'était toute ma passion
Au prix de ton horreur, Déification ?… Mais voici !… Délivrant mon ascension claire, Votre geste a brisé le marbre tumulaire, Et, parmi les débris dispersés, je surgis
Pour vous redire, libéré des paradis Et des enfers : « Il faut s'aimer les uns les autres !… » ‒ Et c'est là l'Éternelle Église, ô mes apôtres ! Qui donc est-il ? son front inexplicable luit ;
Son manteau, comme une envergure, le soulève, Et nos vierges instincts nous emportent vers lui. Sa parole ressemble à notre plus beau rêve : Franchissant deux mille ans sur elle révolus,
Elle dépasse d'un seul coup toutes les bornes, Et les âges futurs ne diront rien de plus. … O Passant de clarté qui viens en loques mornes Secouer sur nos cœurs les mots que nous voulons,
Toi, prêtre qui n'as point mitré tes cheveux blonds, Dont la main ne tend pas la sébile de Rome, Qui donc es-tu ? Le Fils de Dieu ?… Le Fils de l'homme !
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