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1902

LE FLEUVE

Lucie DELARUE-MARDRUS

Notre amour grave et pur a vogué sur le fleuve Et la main dans la main par des soirs descendus, Au lent rythme de l'eau, colère que la meuve Le labour des bateaux aux avants suraigus.

Nos yeux ont contemplé l'eau sombre, approfondie Par des reflets tordant leurs durables éclairs, Et les horizons pleins de l'âpre tragédie Des couchers empourprant les villes et les mers.

Et la cité sur l'eau penchait, surabondante, Ses quartiers noirs grouillants de labeur et d'horreur Et d'où montait, ainsi que tel rêve de Dante, Un cri désespéré vers notre cher bonheur.

… Ah ! ne plus traverser cette misère humaine ! N'y être plus tous deux follement contrastés, Mais connaître la barque improbable qui mène En pleine fable, au cœur d'exultantes cités !

N'avoir plus dans le cœur la grande inquiétude, Quand d'autres sont si mal, de nous sentir si bien, D'entendre geindre autour de notre solitude La souffrance du monde et de n'y pouvoir rien !

Cher ! Cher ! Presse-moi bien contre ton âme claire, Que je n'écoute pas, que je n'entende pas, Et pour que l'étau doux et fort de tes deux bras Étouffe en moi l'horreur de savoir la misère !

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