Qu'on me donne un cheval rapide
Assez difficile à monter
Pour que mes yeux quittent le vide
Et mon rêve l'éternité.
Toute le force de mes jambes
Voudrait le furieux galop
Qui scande comme des ïambes
La plaine, le vent, le ciel, l'eau.
J'aurais, multipliant ma vie,
Deux élans, deux souffles, deux cœurs,
Et quatre sabots marteleurs
Pour bondir selon mon envie.
Je me souviens que je riais,
La tempête dans le visage,
Et que la crinière en biais
Fuyait dans le sens de l'orage.
Je me souviens de matins doux
Où je pénétrais d'un pas calme,
Lorsque l'été perdait sa palme
Et que les sentiers étaient roux.
Je me souviens du trot allègre
Que je prenais à travers bois,
Et du petit coup de vent aigre
Qui nous décoiffait à la fois.
Nous allions. La bête vivante
A mes songes obéissait.
Et, dans la brise qui l'évente,
Cette apparition passait.
Le cheval devenant moi-même,
Moi-même devenant cheval,
Centauresse à travers le val
Fantôme du couchant suprême.
‒ Ah ! qu'on me rende ces chemins
Où tant aimait mon âme amère
Chevaucher sans fin sa chimère
Avec des crins vrais dans les mains.