Le long des peupliers ou le long des sapins Et dans les raisins des collines Câlines Bondés de jus et de pépins ;
Au bord des torrents fous, sur le mont noir et vert Dont le haut plonge dans l'hiver ; Dans les villages Gris et rouges aux tuiles sages ;
Au cœur des prés où l'air avait le goût de lait Et que le roux bétail peuplait, Sonnailles Ponctuant de vertes ripailles ;
Parmi les pays durs aux pentes de velours, Les improbables verreries Des glaciers lourds Dont les grottes sont des féeries,
Tranquille, notre calme et pensive amitié A promené sa fantaisie, Sa poésie, Tenu les aspects sous son pied,
Pendant que, sourcilleux ou souriant visage, Du haut des pics, du bout des parcs, Le paysage Nous regardait avec ses lacs…
La route tourne. A droite, à gauche, Le paysage étend ses vives aquarelles Et l'horizon tranquille à tous ses bouts ébauche Les vaporeuses citadelles
Des montagnes sempiternelles. Villages. Un peu de culture ; Toits rouges ; jaune des moissons ; verts de la vigne ; Un long troupeau de bœufs carillonne et pâture ;
Un peuplier, étroite ligne, Donne au tout une architecture. Mais au fond, dans les gris d'ardoise De l'Alpe dont les pics se pâment dans un songe,
Éclate tout à coup l'incroyable turquoise Du Léman qui cligne et s'allonge Comme une prunelle sournoise. Œil bleu du paysage aimable, le Léman
Nous a longtemps bercés sur ses profondeurs claires, Dans l'archipel surgi des Alpes débonnaires Que noyaient les douceurs mauves d'un ciel dormant. Le sillage y traçait son triangle illusoire
Et se mourait au bord vaudois sont les coteaux fructifiants trempaient leurs plus charmants châteaux Dans l'eau paisible où les villages venaient boire… Oh ! tours sous un chapeau de feuilles ! Fins clochers
Dépassés par des peupliers ! Saules en houppes ! Petits golfes proprets et ronds comme des coupes Creusant la terre sans misère et sans péchés ! Pointes et pics qui sembliez en gélatine !
Mouettes au vol mou gagnant l'autre versant, Qui vous apparentiez dans le soir languissant Au gonflement joli de la voile latine ! Oh ! dans les yeux des passagères au front pur,
Ta nullité redite, alme Léman, turquoise Pacifique qui meus ton éternel azur Au rythme intérieur d'une valse viennoise !… Je tendrai mes deux mains dures, qu'un désir pousse,
Vers la fluidité des paysages mous, Vers l'Alpe évaporée et dressant contre nous SE fantômes surgis du lit des mers d'eau douce. Le voyage nous berce au rythme des hamacs ;
Un souffle gonfle au vol les barques et les cygnes ; Les rivages sereins fuient de toutes leurs lignes, Et, du fond de l'azur, monte l'âme des lacs. Je suis celle qui cherche à tâtons une touffe
Contre le vide ouvert qui la prend peu à peu A, saisir !… Je respire et je mange du bleu, Je m'y débats, je m'y enfonce, j'y étouffe !… Et parmi la palette exquise de tes ciels,
Le burinage ferme et fin de ta grisaille, Rêvant à ton bruit sourd d'éternelle bataille, Ville noire de es songes habituels, J'appelle à mon secours, du fond des heures molles,
Ton labeur violent, ta colère et ton mal, Car je sens, dans l'horreur douce de l'idéal, Mon âme qui se meurt comme un chant sans paroles… Solitaire Bourget, notre couple rêveur
Ne profanera pas tes rives romantiques ; Mais ton flot tiède où l'Alpe admire sa lourdeur Sera sucré de nos bouquets aromantiques, Quand nous noierons dans la clarté de ton courant
Des mains pleines de fleurs et de feuilles d'automne… Car nous voulons unir nos yeux au bleu vivant Qui met presque un regard dans ton eau monotone, Et respirer l'odeur tendre de ton azur
Et sommeiller au bruit musical de tes ondes, Les soirs que, dans ton calme identique au ciel pur, Répondant doucement à nos âmes profondes, Soupirera parmi les flûtes des roseaux
L'âme de Lamartine errante sur les eaux. Le reflet d'un couvent se tord comme une anguille Dans la profondeur bleue et tremblante du lac, Et le clocher, surgi des épaisseurs d'un parc,
Pique le ciel affable avec sa mince aiguille. Les moines ont vaincu la sensualité De la terre dévote où poussent les deux Signes : Un vin surnaturel gonfle parmi les vignes ;
Un pain divin germa dans le blé de l'été. Et tu sens que le vol d'une aile archangélique Danse dans ton écharpe au souffle matinal, Quand ta barque, fendant un calme baptismal,
Te balance sans bruit sur le lac catholique… Les bateaux indolents, creux comme des berceaux, Ont dorloté sans bruit nos âmes sur les eaux. Les lacs s'arrondissaient à même la campagne,
Clairs, dans la sertissure abrupte des montagnes. Le ciel et l'eau faisaient échange de bleu pur, Et nous avons jeté nos filets dans l'azur. Les roseaux balançaient leurs naturelles harpes
Où s'accrochait le vol tombé de nos écharpes… Vive capture !… Oh, les béants poissons du flot, Chacun dansant, rendant son âme de joyau ! Lueurs, frétillements, miracle des écailles
Qui sortent du secret des vagues, plein les mailles ! Oh ! le filet jeté le long des jours dormants Et qui revient chargé du trésor des moments ! Filets du rêve en qui la joie est capturée,
Poissons, joyaux, moments, bonheur, pêche dorée !… Laisse ta barque fuir plus vive qu'un poisson Dans le silence huileux du lac. Les rames pleurent Sur l'eau verte et crevée où tes bagues affleurent
Et à laquelle un souffle a donné le frisson. Le rivage t'embaume au parfum des campagnes, Il te frôle en passant de ses derniers fourrés, Et tu mires au vol tes sourires dorés
Le long du courant plein de ciel et de montagnes. Et si, debout avec les bras vers la Beauté, Le couchant tout au bord du vertige te pose, Ta coiffure va doucement perdre une rose,
Au gouffre de la lourde et profonde clarté. Le long des beaux jardins sans demeure, va voir Aux immobiles lacs arrondissant leur coupe Parmi de l'herbe drue et du branchage noir,
Les soirs laiteux tombés dans l'eau qu'un cygne coupe. De sa nage sans bruit deux sillages s'en vont Regagner, en leur ligne étroite et biaisée, Chaque rive contraire où pleure une rosée,
Et qui trempe dans l'eau son mirage profond. La tranquillité douce et le pâle silence Accompagnent la course immaculée ; un pur, Un identique cygne en reflet se balance
Dans l'horreur du miroir inéluctable et sûr… Tu n'as pas su vers quelle issue ou quelle terre Ramait la royauté si blanche des oiseaux Par la vie innommable et changeante des eaux
Qu'écartait largement son geste solitaire, Mais tu savais, avec l'intacte dignité Et cette solitude émouvante du cygne, Que voguait mollement ton âme intacte et digne
Vers la nuit, le repos, le silence, l'été… Bleu Bourget et Seine d'argent, Dans les inquiètes nuitées, Nous avons fréquenté vos douces eaux hantées,
Aux peupliers debout sur leur reflet plongeant. L'aviron heurtait les mirages Où médite sans bruit l'âme des paysages, Et nous, songeant sur l'eau qui luit
Aux Archanges défunts qu'elle pleure aujourd'hui, Pieusement nous effeuillâmes, Entre nos doigts mouillés en mémoire des âmes, dans le lac bleu, de verts branchages de tilleul,
Et, sur le fleuve gris, l'aurore d'un glaïeul…
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