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1901

LA VOIX DE LA MER

Lucie DELARUE-MARDRUS

Je ne peux plus rester les paumes à la temps, Philosophe au front clair dont traînent les cheveux Sur l'in-folio grave et le tome poudreux, Dans le silence où tremble et crépite la lampe ;

Je ne peux plus forcer ma pensée à veiller, Fleur humide tombée aux pages du grimoire, Ni lasser ma raison, ni forcer ma mémoire Fiévreuse, bien après l'heure de l'oreiller.

Que les feuilles au loin se meurent une à une, Choient toutes dans l'étang trouble, glauque et sans cours, Ou que les chats-huants appellent au secours Dans le chien-et-loup triste où naît déjà la lune,

Que le dehors atteint se fane lentement Sous le ciel qu'envahit l'émeute des nuages, Je ne lèverai pas le chef de sur les pages Ni ne m'interromprai de mon raisonnement ;

Mais tu houles là-bas en proie à l'équinoxe, Et ta voix furieuse a franchi la maison, Et, mieux que les beautés de l'arrière-saison, M'arrache du dilemme âpre et du paradoxe,

O toi ! mer désolée et sœur de mon tourment, Mer que contient en soi ma faiblesse de femme, Mer qui me fais trop ample et trop lourde mon âme Où tu bats tout entière inguérissablement.

Oui, je refermerai le livre, mer natale, Manche grise ! Et j'irai vers tes cris et tes chants, Vers les falaises, vers tes tragiques couchants, Seule et le front baissé comme une ombre fatale.

Je ne regretterai la lampe ni le toit ; Le vent fera claquer ma robe monastique, Je mêlerai ma voix à ta voix emphatique Et j'ouvrirai mes bras inassouvis vers toi.

Et les lames du bord qui se dressent en barre Et ton large en désastre et ton grand souffle amer Gourmanderont mon âme et calmeront ma chair Mieux que le livre et mieux que l'étude, ô barbare !

Ah ! chante, chante-moi tes rythmes violents ! Chasse tout ce qu'en moi je hais et j'abomine, Ces rêves de baisers où l'âme s'effémine, Ces tendresses qui font les esprits indolents !

Ah ! cingle, frappe, mords de ta sainte rudesse L'adulte chair qui songe à de la volupté, Car je me veux pudique en ma virginité, Moi ta folle, orgueilleuse et sombre poétesse !

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