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1901

LA SPHINGE

Lucie DELARUE-MARDRUS

Notre pensée intime est un vaste royaume Dont le drame profond se déroule tout bas. Toute chair emprisonne un ignoré fantôme, Toute âme est un secret qui ne se livre pas.

Et c'est en vain, ô front ! que tu cherches l'épaule, Refuge en qui pleurer, aimer ou confesser ; L'être vers l'être va comme l'aimant au pôle, Mais l'obstacle aussitôt vient entre eux se dresser.

Car, au fond de nous tous, ennemie et maîtresse, La sphinge s'accroupit sur son dur piédestal Et tout épanchement de cœur, toute caresse Soudain se pétrifie à son aspect fatal.

Sa présence toujours aux nôtres se mélange, Sa croupe désunit les corps à corps humains ; Au fond de tous les yeux vit son regard étrange, Ses griffes sont parmi les serrements de mains.

Et lorsque nous voulons regarder en nous-même Pour nous y consoler et nous y reposer, La sphinge est là, tranquille en sa froideur suprême, L'énigme aux dents et prête à nous la proposer.

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