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1930

LA MESSAGÈRE

Lucie DELARUE-MARDRUS

Mon âme, dis ? Ne t'est-il pas possible Dès maintenant, avant même la mort, D'être, dehors, esprit sans corps, qui sort Et qui hante dans l'invisible ?

Tout doucement et comme chaque soir S'est étendu le corps las du grand fauve Dans la profonde et ténébreuse alcôve Où je dors dans un néant noir.

— Tout doucement, ai-je dit à mon âme, Quitte mon corps et t'en vas par la nuit. Ne sache pas si la lune reluit Ou bien si la tempête clame,

Car tu seras loin du sang et des os Qui, faiblement, ont peur, étant fragiles, Et raseras, de deux ailes agiles, Les prés, les champs, les bois, les eaux.

Tu glisseras sans crainte, quoique seule, Par les chemins que je connais si bien. Tu t'en iras jusqu'à ma morte aïeule Enterrée, et qui n'est plus rien.

Sans bruit, sans bruit, comme vont les colombes, Tu passeras le portail vermoulu Du cimetière aux quatre seules tombes, Et diras en entrant : « Salut ! »

Tu descendras vers ma morte couchée, La dame étrange et vieille d'autrefois. Tu lui diras avec des mots sans voix Ce pourquoi je t'ai dépêchée.

« Quelqu'un, ô morte, a compris maintenant, Et te le dit jusqu'au fond de la terre, Ton cœur amer, ton grand délaissement Et tout ton orageux mystère.

« Quelqu'un des tiens te demande pardon, Quelqu'un des tiens, ton nom et ta famille, Quelqu'un d'étrange, une petite-fille Qui reçut ton esprit en don.

« C'est ta folie, ô morte, qui l'inspire ! Son chant est fait de ta voix de jadis. Elle ne fit que d'accorder la lyre Que, sans cordes, tu lui tendis.

« Réveille-toi ! J'apporte lai nouvelle. Réveille-toi ! Je frappe à ton cercueil. Réveille-toi ! Ta mort a fait un deuil. Réveille-toi, nuit éternelle !

« Réveille-toi ! J'ai passé par tes fleurs. Réveille-toi de la part d'une dame. Réveille-toi ! Je t'apporte ses pleurs. Réveille-toi ! Je suis son âme ! »

Ainsi dit-elle, et vers moi s'en revint, Et je me vis dans mon alcôve close, Corps un moment sans âme, qui, d'instinct, Avait pris la funèbre pose,

Les pieds rejoints, anguleux sous le drap, Les doigts croisés, rituelle attitude Qu'un jour aussi quelqu'un me donnera Pour la suprême solitude.

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