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1930

LA HAIE

Lucie DELARUE-MARDRUS

Courte et drue et traçant la forme de nos prés, La haie, et tout ce qui l'égaie, Gracieux cadre en fleurs des herbages carrés, Muraille sans briques, la haie ;

Avec ses trous par où l'inconnu s'aperçoit, La haie où la ronce se vautre, La haie, en son parler, gronde : « Chacun chez soi ! » Et gronde : « C'est moi… Mais c'est l'autre !…

La nature candide y loge ses oiseaux, Sans savoir qu'elle est mitoyenne. Mais l'esprit des humains a mis dans ses réseaux Défiance, inimitié, haine.

Innocente, elle prend la couleur des saisons, Cache des nids, berce des branches, Et, par-dessus l'essor de ses ombelles blanches, Laisse passer les horizons.

Elle ne connaît rien que ce qui s'enchevêtre Dans la trame de ses lacets, Rien que le ciel qui fuit ou l'ombre du gros hêtre, Mais elle ignore les procès,

Aussi durables qu'elle, engagés d'âge en âge, Les sombres procès paysans Qui grimacent toujours, gobelins patoisants, Parmi le calme de l'herbage.

La haie inextricable et dont le mur de houx Garde, hérédité féodale, La personnalité terrible de chez nous, La haie, elle est aussi morale.

Elle existe, invisible, au fond de tout normand. Je la sens, au fond de moi-même, Dresser contre l'intrus ses houx, férocement, Et défendre tout ce que j'aime.

Elle gronde : « Chacun chez soi ! » n'admettant pas Les étrangers dans sa prairie. L'églantine y est rose et l'épine fleurie, Mais on s'y grifferait les bras.

Et c'est plus que jamais que je suis derrière elle, Regardant, de mes yeux déçus, Toute seule à l'abri de ma haie éternelle, La mer qui se voit par-dessus.

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