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1918

LA GRANDE SOLITUDE

Lucie DELARUE-MARDRUS

La grande solitude où mon âme s'affine, Je l'absorbe sans cesse et jusqu'au fond de moi, Comme d'autres de la morphine. L'automne, immensément, m'enveloppe d'émoi,

Et le jour suit son cours tranquille, et l'heure sonne, Et je n'attends rien ni personne. Au soleil du dehors il me vient du bonheur, Dans le silence pur de quelque vieille route,

A me sentir si seule toute. Et les nuits, bien souvent, quand d'autres auraient peur, Parmi l'ombre sans bruit de ma maison hantée, Je sens mon ivresse montée,

Si haut montée, en vérité, que le désir Me prend subitement de rire du plaisir Que me font mes songes étranges. Alors viennent s'asseoir avec moi près du feu

Les invités de mon esprit, humains un peu, Mais sacrés par la mort archanges, Qui vécurent aussi de grande passion, Et dont l'âme, par mots ou musique exprimée,

Parle à mon âme bien aimée, Qui surent comme moi l'intoxication D'être seul, merveilleux et seul, d'être poète Et d'avoir dans les mains sa tête.

‒ Ainsi, muette, et loin des êtres décevants, Notre réunion se passe sans vivants Que moi, qui suis presque une morte, ET je me dis qu'un jour, esprit, je reviendrai

Pour enchante le songe et l'automne doré D'un futur rêveur de ma sorte.

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