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1918

LA GRANDE OFFENSIVE

Lucie DELARUE-MARDRUS

La pendule remplit du petit bruit du temps La chambre recueillie et faite pour le rêve Où, cette nuit, j'attends ; où, muette, j'attends Que la mêlée immense à l'horizon s'achève/

Nous allons donc veiller, solitaire bercail ! Voici, témoins discrets de mes calmes chapitres, Papiers, livres, musique et lampe de travail. ‒ Mais il y a l'enfer au delà de mes vitres.

Le violon est là, les tomes aux beaux noms, Les pinceaux… Est-ce un front de femme qui se penche Sur les cordes, la toile ou sur les pages blanches, Ou bien un combattant qui pense à ses canons ?

Charges, bombardements, incendie et tuerie Grondent dans tous les plis de mes simples rideaux. Et, parce que je veille en redressant le dos, Je crois que ma ferveur va sauver ma patrie.

Avec ma poésie au cœur, ce n'est que moi, Mais je sens, mais je veux, mais j'espère, mais j'aime, Et peut-être que, face à la grande Peur blême, Je rachète, ce soir, des paniques sans foi.

Militaire et civile et terrestre et marine, En moi, toute ma race, impétueusement, Se bat. Je sens, en proie au furieux tourment, La France qui palpite ici, dans ma poitrine.

Je veux vaincre !… Oh ! le cri des femmes dans la nuit ! Là-bas on nous les tue… Oh ! ce sang ! Oh ! ces larmes ! Ma pendule tragique, avec son petit bruit, N'est-ce pas qu'elle dit le succès de nos armes ?

Paris se tait. Silence. Amour. Courage. Élans. Ce soir, quelle sirène, avec d'horribles râles, Va nous crier soudain que les monstres volants Reviennent attaquer de nuit nos cathédrales ?

Non. Ce soir est celui d'esprits comme le mien. Nous sommes en prière au fond d'une chapelle. Nous sentons, jusqu'au sang resserrant son lien, La patrie en danger qui nous attache à elle.

o nuit, nuit romantique où rêvaient des amants, Quand l'enfant qu'enveloppe un nuage de voiles, S'accoudait, soupirante et les yeux aux étoiles, Sur le bord de balcons tragiques et charmants,

Nuit reposante, nuit libre, muette et fraîche, O nuit que nos quinze ans dédiaient à Musset, Nuit que la cathédrale honorait de sa flèche, A qui l'homme tendait sa face qui pensait.

Nuit dont l'ombre s'offrait enfin, comme une trêve Aux fatigues, aux bruits, aux lumières du jour. Nuit, nuit de tous les dieux qu'inventa notre rêve, Où priait la prière, où sanglotait l'amour.

O millénaire nuit, voici que d'autres gestes Ont détourné de toi les éternels humains. Tu ne les verras plus, la face dans les mains, Compter l'égrènement de tes perles célestes ;

Quels astres inconnus le sillonnent, si bas Que leur sourd grondement nous révèle leur course ? Un effrayant prodige a défait la Grande Ourse. ‒ O nuit ! Champ de bataille où tonnent des combats !

La blanche fiancée a replié ses voiles. Musset, Musset, notre âge a d'autres passions ! Le danger et l'horreur ont trois dimensions : Tout là-haut, des canons passent dans les étoiles.

Au secours ! Au secours !… La bête Hurle, hurle, hurle d'effroi. Son cri fuit comme une comète. Alerte !… Oh ! que nous avons froid !

La sirène, hélas !… La sirène ! Au secours, au secours, Paris ! Est-ce, du fond du fleuve gris, Le cri des nymphes de la Seine ?

Voici le grand sauve-qui-peut. Dans le clair de lune de laque, Paris, ô Paris ! On l'attaque. ‒ Au meurtre ! A l'assassin !… Au feu !…

Nous étions tous dans l'innocence Que nous confère le sommeil, Voici, sacrilège réveil, L'horreur nocturne qui commence.

Au secours, au secours, Paris ! La sirène, hélas !… La sirène ! Hideux vol de chauve-souris, Elle vient, ‒ garde à vous !… ‒ la Haine !

Paris nocturne est dans la cave, Comme Reims et comme Nancy. Notre foule prolixe et brave A des rires de sans-souci.

Nous y sommes donc, à la guerre ! Un peu d'honneur nous en revient. Ceci joindra par un lien La cave à la tranchée amère.

Songeons-y, tapis dans nos trous, Aussi bas que les morts, ou presque ; Les héros de la grande fresque Souffrent tellement plus que nous !

Nous y sommes pour quelques heures, Voilà quatre ans qu'ils y sont, eux. Comment, jeune fille, tu pleures ? As-tu vu des soldats sans yeux ?

Là-haut, dans le ciel lourd de drame, Roule le grand orage humain. Qu'est-ce qu'on apprendra demain. Paris, ô Louvre, ô Notre-Dame ?

Amoureux des carrefours gris, Des Palais, de la cathédrale, Nous sommes la garde morale, ‒ Nous qui sommes là, ‒ de Paris.

ceux qui sont partis sans le dire, Gardons-en bien le souvenir. Quand ce sera l'heure de rire, Nous les verrons tous revenir.

Le tonnerre courbe nos têtes. Va-t-il tomber sur notre toi ? O nuit, refuge des Poètes, Belle nuit, qu'a-t-on fait de toi ?

Joli petit éclat de rire Qui nous délivre tout à coup, Berloque vient nous dire : « Debout ! Debout ! Debout !

Sonnerie exacte et fidèle, Dès que tu passes nous chercher, Soufflons notre chandelle, Allons tous nous coucher !

Toutes les cloches de Paris, toutes le cloches Sonnent ensemble, sonnent fort, Avec un large bruit de vagues sur les roches, Toutes les cloches de Paris, toutes les cloches,

Disent et redisent, pour cette nuit encor, Que nous sommes sauvés des avions du Nord. Paris, pétrifié parmi le bleu lunaire Où gronde ce grand carillon,

Paris éteint est là, sans rumeur ni lumière, Palais, églises, toits dont luit le million, Fabuleux comme aux temps qu'on prenait Ilion. Et ces cloches de nuit sonnent toutes les fêtes,

Toutes les fêtes à la fois, Dans un concert de bronze écouté des poètes ; Et ces cloches de nuit sonnent toutes les fêtes, Pâques, Noël, Rameaux, et les Saints, et les Rois,

Et toutes les saisons avec les douze mois. A l'est, ouest, sud, nord, autour de Notre-Dame, Belle maison du gros bourdon, Les églises, jetant aux quatre points leur âme,

A l'Est, ouest, sud, nord, autour de Notre-Dame, Semblent dire merci, semblent crier pardon, Ayant désespéré dans un grand abandon. Ah ! sonnez nous, après ces nuits attentatoires,

Après ces mornes jours meurtris, Sonnez le Te Deum de toutes les victoires, Ah ! sonnez nous, après ces nuits attentatoires, Sonnez la fin des maux, des angoisses, des cris,

Sonnez la paix, toutes les cloches de Paris ! La science calcule en son laboratoire. Notre génie humain plane au-dessus des monts. Sommes-nous dieux ?… Que non ! Un rêve de démons

A tracé dans le ciel sa longue trajectoire. Noël ! Le monstre est né. Le voici, vomissant La grande mort tassée en tout petit volume. Pour aplatir au sol une tache de sang,

L'obus vole à travers le soleil ou la brume. O voyage magique en quelques courts instants ! Entravé par la plus gigantesque des tailles, Au fond de la forêt humide de printemps

Où toujours les dragons glissèrent leurs écailles, Il cache, ce canon, sa monstruosité, Car le cheval ailé de quelque pur Saint George, Fonçant sur lui, pourrait lui rentrer dans la gorge

Son engin criminel avec sa lâcheté. O voyage magique entre tous les voyages ! Pour atteindre si loin d'innocentes maisons, L'obus vertigineux passe les horizons

Et parvient jusqu'à nous par azurs et nuages. Où se lèvent les yeux et se joignent les mains, Il a volé tout droit au pays des prières, Et, parti des humains, il revient aux humains,

Lancé vers des vieillards, des enfants et des mères. Voici donc, dessiné dans l'espace, le trait Qui soude aux assassins les sanglantes victimes. La grande capitale et la grande forêt

Ont ainsi pour lien le crime entre les crimes. L'obus noir, du pays des prières descend. Un miracle infernal soudain se réalise. Lancé par les démons, il va crever l'église

Où les assassinés s'écrasent dans leur sang. Ainsi, quand s'élevait l'humble supplique humaine Vers les calmes vitraux pleins d'un sublime jour, Au moment où les cœurs disaient tout bas : « Amour »,

Cet obus leur répond en les foudroyant : Haine ! » Tous les honneurs, tous les courages, tous les zèles Ne remplissaient)ils pas leurs cœurs par millions ? Les régiments français pour mieux battre des ailes,

Ont fait charger les avions. Mitrailleuses, canons, grenades, baïonnettes Asphyxie et fusils et chevaux écumeux. Ce n'était pas assez ! Il fallait que les têtes

Eussent ce vent dans leurs cheveux. Parmi les coups de queue effrénés des hélices Et le grand grondement de soixante moteurs, A-t-on cru que, soudain, les célestes milices

Descendaient en rang des hauteurs ? Pour charger, ils traînaient leurs ailes jusqu'à terre, Et, devant, à la fois, les soixante ont foncé. Ceux qui virent cela savent si notre guerre

Vaut le plus fabuleux passé. Pour chasser les démons haineux, place aux archanges ! Asraël, Raphaël, Michel et Gabriel, A nous ! Voici l'armée insolite du ciel

Qui vient se joindre à nos phalanges. Ils ont cru qu'ils vaincraient les nôtres en un jour, Mais, parmi la bataille effroyable qui clame, S'ouvrent, dans un élan de colère et d'amour,

Ces larges ailes de notre âme. Si rien, nos sentiments, nos droits ni nos raisons N'ont pu faire fléchir la horde qui s'élance, Voici la force. « Holà ! Qui vive encore ? ‒ France ! »

Un écho le redit à tous les horizons. O charge d'avions français, sublime charge, Qu'ils devaient être beaux, les nôtres, au soleil ! Eux pour assassiner Paris en lein sommeil,

C'est la nuit qu'ils prennent le large. Reculez, maintenant, honte de notre sol ! L'heure est venue enfin de l'ultime mêlée. Tu bas les balayer, ô France, armée ailée,

D'un seul grand souffle de ton vol !

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