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1932

LA CHIMÈRE

Lucie DELARUE-MARDRUS

La chimère est au fond de l'homme Dès le moment qu'on l'a vêtu. Le petit humain rose et nu Naquit animal, ou tout comme.

Son premier maillot, c'est : la loi, La convention, le mensonge, L'artificiel, donne le songe ; C'est le chiffre invisible et roi ;

C'est la science qui remplace Ce que nous ne possédons point ; C'est aller plus vite et plus loin Que ne le permet notre race ;

Être le monstre universel Toujours prêt à tuer et prendre ; Sans cesse monter et descendre, (Acrobate entre terre et ciel,

Course inutile et dangereuse), Sur l'échelle mystérieuse… La chimère ?… Le rustaud lourd Qui parle quand même d'amour

Quand le chien prend, muet, sa chienne. La chimère ?… Un tombeau qui dit A l'étranger : Qu'il vous souvienne !" La cathédrale qui prédit

Des contes bleus pour nos charognes, L'ambition et ses besognes, Le crime et son absurde but. Quoi ? N'avait-il pas mangé, bu ?…

Tuer ! Tuer pour une idée, O jungle ! Et voici qu'accoudée La poésie, en même temps, Parle de rêve et de printemps !

Art, musique, mots — et les roses, Églantines qu'on fausse, — choses faites pour quelque ange étranger, Qui ne sont point boire, manger,

Dormir et reproduire, seules Nécessaires et lourdes meules Faisant tourner le grand moulin ; Tout cela, travail sibyllin

De l'espèce humaine démente, Heureuse pourvu qu'elle mente ; L'amour maternel respecté Chez la femelle, ver coupé

Épris de son tronçon qui bouge ; La patrie et tout le sol rouge, Follement, de sang maternel ; Le bien et le mal, éternel

Décret qui fait courber nos têtes, Ignorée à jamais des bêtes, La chimère, c'est tout cela ! Alors, pourquoi, tant que nous sommes,

Race chimérique des hommes, Ne pas tous croire en l'au-delà ?

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