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1905

L'INJUSTICE

Lucie DELARUE-MARDRUS

Pendant que notre corps et notre âme se donnent Librement à notre seul homme, Que pures, fraîches, libres, Riches du trésor d'être honnêtes,

Nous contentons ainsi le rêve de nos têtes Et de nos fibres, Je pense, avec un cœur serré, A vous qui, malgré vous, faites l'amour, les filles !

A votre pauvre corps de louage qu'on pille, Et mon être est meurtri des maux que vous souffrez. Les instincts ont croisé leurs lames de duel : Le mâle que tourmente une bête cachée

S'approche. On lui vendra le geste naturel. L'un cherche son plaisir, l'autre cherche son pain. Chacun sa faim ! C'est la quotidienne bouchée.

Or les épouses sont, dans leur lit bienheureux, Avec l'homme choisi roulé dans leurs cheveux, Celles qu'on respecte et qu'on berce et qu'on soigne… Les filles ! Vous aussi êtes celles qu'on soigne,

Mais c'est au fond des lupanars ! Pour que tout homme de hasard Puisse en sécurité vous broyer dans ses poignes Ainsi l'amour public déferle sur vos corps

Sans que jamais personne vous aime. Et vous ne savez plus vous-mêmes La profondeur d'horreur de votre sort. — Très précieuse chair dont on a perdu l'âme,

Ah ! combien dans mon cœur s'amasse de rancune Contre votre fatale et mauvaise fortune, Filles qui, malgré tout, êtes ma sœur la femme !

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