Je me souviens de mon berceau Tout au fond, tout au fond d'un rêve. Il balançait comme un vaisseau Sur la vague qui le soulève
Je me souviens de ta chanson Tristement, tristement la même. Maintenant encore je l'aime Et la redis à ta façon
Je me souviens des ombres basses Noires, noires sur les murs blancs, Et de tous les fantômes lents Qui se promenaient dans les glaces
Je me souviens du grand plafond Hanté, hanté par la veilleuse, Et de ma tristesse sans fond, Toute petite âme peureuse
Je sens encor, je sens encor Cette toute première enfance, Et c'est en moi, lorsque j'y pense, Désespéré comme ta mort.
Quand venait le soir tu cousais un peu… Travail de maman jamais ne s'achève. Dans son fauteuil rouge, au coin de son feu, Fumait notre père en suivant un rêve
Autour de vous deux qui ne disiez rien, Moi la plus petite et mes sœurs aînées Nous faisions sans bruit notre va et vient — Oh ! soirs de jadis, ô fraîches années !
Parfois, doucement, un rien de sommeil Inclinait ton front sur ton lent ouvrage. Et nous riions, nous, c'était de notre âge, De ce geste là, chaque soir pareil
Mon père rêvait dans sa fumée acre. Toi, les yeux mi-clos, tu dormais, maman Et j'ignorais, moi, que ces yeux de nacre Me montraient déjà ton dernier moment.
Avant de vivre, avant ce qui flambe et s'éteint, A l'âge adolescent où tout l'être se cambre, C'était toi qui venais m'éveiller dans ma chambre, Premier visage du matin
Les volets, en s'ouvrant, te faisaient toute claire. Ton sourire un peu triste annonçait : « Me voilà ! » Dans la grande maison, tes filles et mon père, Toute la famille était là
C'était toi, c'était toi, maman, toute vivante, Toi qui devais mourir un jour seule avec moi Et je ne pleurais pas, ces matins-là, d'émoi. Oh ! ta fin tragique et navrante !
C'était toi, droite, alerte, et rose de santé : Et moi je n'étais pas immensément ravie. « Bonjour, maman ! » disais-je. Et c'est tout. Car ta vie Me semblait une éternité.
Lorsque je débarquais avec mon compagnon, L'Orient dans les yeux et le rire à la bouche, Portant l'inquiétude et l'orgueil de mon nom Au fond de mon âme farouche,
Lorsque je revenais de mes lointains voyages, Du grand soleil arabe et de l'infini bleu, Je vous trouvais tous deux assis au coin du feu Un peu plus courbés par vos âges
Mais comprenais-je, hélas ! ô mon père et ma mère ? Souriants tous les deux, vous sembliez pareils. Je secouais sur vous mes déserts, mes soleils, Toute l'éclatante chimère,
Et je ne voyais point passer sous votre porte La grande ombre du spectre éternel et sans yeux, Les doigts déjà tendus vers tout ce qu'il emporte, Et qui vous guettait tous les deux.
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