Cette figure épouvantable, Crâne humain que j'ai posé là, Va donc, sur le coin de ma table, Continuer son au-delà.
Ombre et lumière, jeu fantasque, Modifient sa grimace, on croit. Silencieux, il fait le masque, Mais, le masque, n'est-ce pas moi ?
Mon seul véritable visage, Je le porte là sous la peau, La chair n'étant qu'un oripeau Qui cache un pareil coquillage.
Les trois vastes trous que voici, Vision apocalyptique, Dans la même boîte hermétique Je les ai sous mes traits aussi.
Ces dents ne peuvent plus rien mordre, Ces yeux ne peuvent plus rien voir, Ce front ne peut plus rien savoir, Pourtant ils sont la base, l'ordre.
Globe blanc tacheté de brun, Misérable face sans viande, Spectre connu, vieille légende, Ce crâne semble encor quelqu'un.
Doué d'éternelle jeunesse, Plus vieux que le plus vieux vieillard, Lui seul, après le grand départ, S'obstine à rester quand tout cesse.
Tu nous parais un étranger, Crâne posé sur notre paume. Cependant, horrible fantôme, C'est en toi qu'on va nous changer.
Vérité première et dernière A laquelle on pense si peu, C'est toi la Mort, toi la lumière, Toi l'âme retournée à Dieu.
Ne sachant plus rien de ce monde, L'autre monde tu le connais, (Si, du moins, tout ce que l'on est N'est pas que pourriture immonde).
Que faut-il croire et que dis-tu, Figure éternelle et sans joues ? Qu'enseignes ton rire têtu A ces vivants que tu bafoues ?
Toi qui contins l'humanité, Vieille tête de mort sinistre, Simple résidu qui résiste Et que l'on nomme éternité,
Si nous ne sommes que la chose Que j'ai là devant moi ce soir, Ossement ouvragé qu'on pose Sur la table pour mieux le voir,
Alors, tête dépossédée Plus triste que nul mendiant, Objet d'art, ivoire brillant Qui fais travailler notre idée,
Nous t'acceptons, néant affreux, Toi qui respiras sur la terre Et que le discret cimetière N'a pas su cacher à nos yeux.
Essayons d'avoir le courage De vivre pour devenir toi, Éternel oubli, caillou froid, -Après tant d'espoir et d'ouvrage.
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