Que ta toute-puissance en colère déferle Ou se meure en pâleur dans les couchants éteints, laiteuse dans les soirs comme une grande perle Ou bleue ou noire au cœur des midis et matins,
O Toi matinale ! ô vespérale ! ô nocturne ! Quelle que tu sois, flux qui monte ou redescend, Toi que j'ai mariée à mon cœur taciturne, A tout ce qui me bat dans l'âme et dans le sang,
Manche française, mer normande, mer natale ! Grisaille coutumière au bout des horizons, Douce à la chair et douce à l'âme occidentale, Chère à nos prés verts, souffle et voix de nos maisons,
Je t'aime, dans ta grande et mystérieuse œuvre De houle et de repos alternants, et je viens, Je cours à toi qui loin, qui près m'attires, pieuvre ! Glauque étreinte qui veux nos corps pour tes liens !
J'aime en la flore dont ta profondeur regorge La sirène des clairs et froids septentrions Étrange et toute prête à nous prendre à la gorge, Qui rit à fleur des eaux pour que nous y courions.
J'aime l'existence alme et grouillante et si chaste Dont tu vis chastement, pudique qui te fonds, Gaie ou mineure, en chants, dans le registre vaste De cette sphinge occulte au guet sous tes tréfonds.
Je t'aime, àme des yeux, regard clair des prunelles, Comme j'aime les yeux, comme j'aime des yeux Féminins que j'ai vus, dans des faces charnelles, Ruisseler tous tes verts, tous tes gris, tous tes bleus.
Et tu es belle, ampleur rude et préhistorique, Pareil spectacle aux sens modernes qu'aux anciens, Splendeur invariée, incorruptible rite, Caprice que n'a pu l'homme plier aux siens.
Primordiale, libre, ô libre ! et toujours vierge, Je veux t'aimer, je veux te hanter pour t'aimer Et coucher mollement le rêve, sur ta berge, Que tu sais si bien mettre en musique et rythmer !
O toi qui nous endors du sommeil hypnotique Des iris large ouverts parmi tes mouvements, O toi flot de l'enfance, ô toi berceuse antique Où rauque sourdement l'âme des éléments !
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