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1918

HÉLIOPOLIS

Lucie DELARUE-MARDRUS

L'obélisque où le temps a joint d'informes traces Aux signes éternels des siècles disparus, Tout en berçant son ombre au gré des maïs drus Garde dans son granit l'esprit des vieilles races.

Sur le sol où, jadis, fut Héliopolis, J'ai vu vivre au soleil l'Égypte bleue et noire. Fantômes du présent et spectres de l'histoire Ont surgi pour mes yeux à travers ce maïs.

Des demeures s'ouvraient ici, sacerdotales, Ici s'émerveilla le regard de Platon, Ici se profila Bonaparte aux yeux pâles… Qu'en reste-t-il ? Ce lin, ce maïs, ce coton.

Cependant, comme au temps des gloires, le Nil règne, Le même Nil fécond, père du pays vert, L'intarissable Nil, veine ouverte qui saigne Et nourrit de son flot rythmique le désert.

Voici la même cange au mât penché qui glisse, Et le même sifflet d'épervier dans le ciel. Et, primitif autant que les ruches à miel, Ce village de terre au peuple sombre et lisse.

Certes, la rumeur gronde, au bout des horizons, L'insolente rumeur des capitales neuves, Et leur foule se meut selon d'autres raisons, Et les dieux, en mourant, font les ruines veuves.

Mais qu'une Fellaha pieds nus, au voile noir, Passe, droite, portant sur sa tête son urne, Puis se penche sans bruit sur l'eau déjà nocturne Et puise doucement tous les reflets du soir ;

Qu'un petit berger chante en conduisant ses buffles A travers les palmiers, sur le sol sablonneux ; Que ses bêtes vers lui lèvent leurs tristes mufles ; Que des chameaux chargés s'avancent deux à deux,

Alors nous relisons les anciens chapitres, Car ce peuple a gardé, sous le même soleil, Ses mœurs, ses vêtements et son type, pareil A celui des Ramsès que l'on voit sous des vitres.

Pour moi, ressuscitée après l'immense oubli, Je porte une momie en moi. Je me promène Hors le bois peint et l'or sacré du dernier lit, Et reconnais partout mon ancien domaine.

Est-ce que je dormais dans mon pays brumeux Comme dans un humide et mauvais sarcophage ? O Nil ! O temples morts ! Éternel paysage, Égypte ! C'est ici le pays de mes yeux !

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