J'errais au soir tombant dans la région pâle
Au bord sombrement violet
De la vase couleur d'opale
Où l'on entend au loin appeler le sifflet
Triste et doux d'oiseaux invisibles.
Ici, lai mer qu'on ne voit pas,
Perdue à l'horizon dans des gris indicibles,
Semble devoir toujours, toujours rester là-bas
Où la mit la basse marée.
Et la couleur du ciel, dans la vase mirée,
Étend un firmament de nacre sous les pas.
De nuage est pareil à l'onde,
La terre devient vase et le fleuve océan,
Et tout semble sortir lentement du néant,
Comme au commencement du monde.
Fleuve et mer ! Estuaire imprécis et salé !
C'est là qu'est mon pays fécond et désolé,
Là que j'attends le flot lorsqu'il s'en est allé,
Sachant qu'il reviendra sur sa déserte grève.
C'est là que mon obsédant rêve
Guette, guette à jamais la sirène du Nord
Qui chanta tout un jour, autrefois, dans le port.
Et le ciel, l'eau, le sol, la vase aux pâles flammes
Sont, pour mes yeux remplis par un songe éternel,
Le vivant monstre maternel
D'où mon être naquit avec toutes ses âmes.