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1902

FEMMES ÉLUES

Lucie DELARUE-MARDRUS

Comme un courant d'eau douce à travers l'âcre mer, Nos secrètes amours, tendrement enlacées, Passent parmi ce siècle impie, à la pensée Dure, et qui n'a pas mis son âme dans sa chair.

Nous avons le sourire ivre des blanches noces Qui mêlent nos contours émouvants et lactés, Et dans nos yeux survit la dernière beauté Du monde, et dans nos cœurs le dernier sacerdoce.

Nous conduisons parmi les baumes et les fleurs La lenteur de nos pas rythmés comme des strophes, Portant seules le faix souverain des étoffes, Les pierres et les fards, et l'orgueil des couleurs.

Nous sommes le miroir de nous-mêmes, l'aurore Qui se répète au fond du lac silencieux, Et notre passion est un vin précieux Qui brûle, contenu dans une double amphore.

Mais parfois la lueur fauve de nos regards Épouvante ceux-là qui nous nommes damnées, Et l'horreur vit en nous ainsi qu'en nos aînées Qui lamentaient les nuits dans leurs cheveux épars,

Car à travers la joie et la grâce indicible Et le royal dédain de nos graves amours, Nous sanglotons tout bas de rencontrer toujours Devant nous le grand gouffre ouvert de l'Impossible…

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