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1920

DÉDICACE

Lucie DELARUE-MARDRUS

Le chagrin pleure et chante. Il ressemble à l'amour Il nous exalte. Il nous enivre. C'est avec mon chagrin que je t'ai fait ce livre, Afin qu'il te fasse revivre

Malgré la terre épaisse et le sépulcre lourd. Voici ce qu'aujourd'hui tendrement je t'élève Pour te tirer d'entre les morts. Au temps où, lentement, tu me donnais ta sève,

Quand tu me portais dans ton corps, Sentais-tu que j'étais cette fille de rêve ? O ma mère ! Déjà n'étais-je pas pour toi, Merveilleusement, ton poète ?

Non. Ma naissance à moi ne fut pas une fête. Tu n'as pas vu briller "ma tête. Je n'étais qu'une enfant de plus sous le grand toit Je venais à mon tour après mes sœurs aînées,

Et nul, quand je me tins debout, Ne vit derrière moi comme un grand ange fou. J'étais la dernière, et c'est tout, Et je n'avais pour moi que mes courtes années

La plus petite, oui ! toujours, jusqu'à la fin ; La plus petite et la plus douce. Toutes, tu nous soignais comme un jardin qui pousse Comme des oiseaux dans la mousse.

Mais aujourd'hui c'est moi qui suis l'aînée, enfin ! J'étais la plus petite et j'en étais heureuse. Ceci n'est pas un cri d'orgueil. Ceci n'est que ferveur, grande tendresse, deuil,

Et, devant le suprême seuil, Qu'un chant pour que ta mort paraisse moins affreuse Un poète ! Pouvoir, dans ce langage-là, Dire un peu ta bonté, ton charme,

Tout ce qu'aimèrent ceux que le destin désarme, Parer ta mort de cette larme, Voilà tout mon orgueil du livre que voilà Ce livre filial né de mon âme amère,

Ce poème, gerbe de fleurs, C'est toute ma tristesse et celle de mes sœurs… Et puisse-t-il bercer les cœurs De ceux qui, comme nous, pleurent tout bas leur mère.

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