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1902

CONSEIL

Lucie DELARUE-MARDRUS

Ami, ne versons pas de douces larmes chaudes parce que sous nos yeux défilent les troupeaux. Oublions la laideur des gestes et des mots Et ce vomissement de blâmes et de laudes.

Je te l'enseignerai : nos pleurs sont beaux mais vains ; Nous n'arracherons pas la langue de la foule, Et nous n'apprendrons pas à sa charnelle houle, Le sens du royal rire et des sanglots divins.

Et quand nous jetterions nos regards en arrière, La médiocrité n'ouvrirait pas pour nous Son pacage où l'on broute, en traînant des licous, L'herbe sèche de l'existence coutumière…

Qu'il en soit donc ainsi ! Vigoureux et sereins, Liés au chariot de notre tâche haute, Montons la vie ainsi qu'un cheval une côte, Le cou gonflé de force et la sueur aux reins.

Et si, des soirs, ainsi que ce soir, le prestige D'être isolés et fiers sombre dans notre cœur, Si, penchés sur ses bords, notre propre hauteur Nous traverse soudain d'un frisson de vertige,

Demain nous chanterons d'orgueil renouvelé Sachant qu'en nos cerveaux éclata par avance Cette graine inouïe où l'avenir immense Dort peut-être, attendant d'être enfin descellé,

Que le gland vert demeure encore dans sa gaine Parmi la foule ainsi qu'en un mauvais labour, Tandis qu'en nous déjà se balance le chêne Ivre de ciel, de chants d'oiseaux et de grand jour.

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