Ami, ne versons pas de douces larmes chaudes
parce que sous nos yeux défilent les troupeaux.
Oublions la laideur des gestes et des mots
Et ce vomissement de blâmes et de laudes.
Je te l'enseignerai : nos pleurs sont beaux mais vains ;
Nous n'arracherons pas la langue de la foule,
Et nous n'apprendrons pas à sa charnelle houle,
Le sens du royal rire et des sanglots divins.
Et quand nous jetterions nos regards en arrière,
La médiocrité n'ouvrirait pas pour nous
Son pacage où l'on broute, en traînant des licous,
L'herbe sèche de l'existence coutumière…
Qu'il en soit donc ainsi ! Vigoureux et sereins,
Liés au chariot de notre tâche haute,
Montons la vie ainsi qu'un cheval une côte,
Le cou gonflé de force et la sueur aux reins.
Et si, des soirs, ainsi que ce soir, le prestige
D'être isolés et fiers sombre dans notre cœur,
Si, penchés sur ses bords, notre propre hauteur
Nous traverse soudain d'un frisson de vertige,
Demain nous chanterons d'orgueil renouvelé
Sachant qu'en nos cerveaux éclata par avance
Cette graine inouïe où l'avenir immense
Dort peut-être, attendant d'être enfin descellé,
Que le gland vert demeure encore dans sa gaine
Parmi la foule ainsi qu'en un mauvais labour,
Tandis qu'en nous déjà se balance le chêne
Ivre de ciel, de chants d'oiseaux et de grand jour.