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1908

CIMETIÈRES

Lucie DELARUE-MARDRUS

Le cimetière, avec sa flore d'abandon Et le silence heureux de la mort musulmane, S'ouvre parmi l'odeur d'épices qui émane De la belle Tunis, la ville d'amidon.

Ils sont clos pour jamais leurs yeux mélancoliques, ‒ Néant si simple sous la mousse ou les épis ! ‒ Tous ceux-là qui vivaient en rêvant, accroupis Dans les plis éternels de leurs manteaux bibliques.

Sur leur vie et leur mort, un immuable été Plane, faisant du tout une seule momie… Je veux vivre comme eux et mourir, endormie Dans le grand linceul blanc de la fatalité.

Je hantais les jardins de la mort étrangère, A travers les printemps royalement fanés D'orient. Les grillons étaient passionnés, Et les herbes pliaient sous mon ombre légère.

Sous les hargneux cactus et mimosas défunts, Rousse, la mousse, au long des pierres funérales. Nulle fleur sur ces morts ne couve de parfums Dont rafraîchir un peu leurs âmes gutturales.

Moi, je regarde, avec l'Europe dans les yeux, L'indifférent repos de cet Islam en cendre, Sachant bien que je puis les aimer et comprendre, Mais que je ne serai jamais semblable à eux.

Car mon sang et chargé de nos métaphysiques, Et nos raisonnements sont au fond de mes os. Je suis, seule en ce lieu sans verdure et sans eaux, Nos sciences, nos arts, nos métiers, nos musiques,

Et sentant vivre au fond de ce vieux sang chrétien Les nations de l'Ouest douloureuses et fortes, Je connais qu'un Esprit dissemblable du mien Erre dans ce jardin, monté des moelles mortes…

Dormez. Rêvez. Cuvez le haschich de la mort. Vos spectres sont sortis des pierres par les brèches. Et ce sont ces vivants en longs plis, aux peau sèches, Accroupis au soleil sur leur race qui dort.

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