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1930

CI-GÎT

Lucie DELARUE-MARDRUS

Sous le ciel de la Somme où l'infernale haine Se couvre déjà de moisi, Une humble croix de bois est debout sur la plaine, Guère plus haute qu'un fusil.

C'est toi, petit soldat inconnu ? Ma tendresse Qui, par hasard, passe par là, Apporte un long regard, un rêve, une caresse A ton solitaire au-delà.

Coiffant le vide clair, ton casque bleu se rouille Sur se deux bouts de bois croisés. Le soleil chauffe ou bien la pluie affreuse mouille Les champs de bataille apaisés.

Et, dans l'immensité muette et sépulcrale Où jadis on sema le blé, Devant ce tertre où dort une jeune âme mâle, J'entends le silence parler.

« Ils ont dit que c'était un sort digne d'envie D'être un héros sous une croix, Mais moi, je pleure ici d'avoir troqué ma vie Contre deux pauvres bouts de bois.

« Cette croix-là, debout encore comme un homme Et portant casque comme lui, Cette croix-là c'est moi, sous le ciel de la Somme, Lieu de peur, d'angoisse et d'ennui.

« Cette croix-là, tu vois, a presque des épaules Et se coiffe du lourd fer bleu, Disant que, jusqu'au bout, ils ont tenu leurs rôles, Ceux-là qu'on envoyait au feu.

« Mais moi, j'avais deux yeux vivants dans un visage, Mes épaules de chair et d'os, Les jambes et les bras alertes de mon âge, Mon cœur, mon sexe, doux fardeaux.

« J'étais comme vous tous, vivants ! J'étais des vôtres, Et j'entendais parler ma voix. On m'a tué, couché sous terre ; et cette croix Dit : « Aimez-vous les uns les autres ! »

O passante ! Être humain qui n'a pas dans le sang Le démon mâle de la guerre, Femme, femme, ô douceur ! Femme, cœur frémissant, Écoute ce que dit la terre !

« Écoute, jusqu'au bout du lointain violet, La plaine crier par les bouches De tous ces trous qu'on fait les mitrailles farouches Dont survit le fracas muet.

« La guerre !… Avoir commis ce gigantesque crime ! N'avions-nous pas assez de maux ? Il ne faut plus tuer les hommes pour des mots, Il ne faut plus gorger l'abîme.

« Hélas ! Je n'étais pas, moi soldat, un héros, Mais un humain qui chante et pleure, Un humain simplement, garçon au cœur bien gros D'être mis là pour qu'il y meure.

« De quel pays ? Qu'importe ! Un fort et jeune gars Qui respirait l'air qu'on respire. Héros ! C'est un beau mot que l'on aime bien dire, Mais moi je ne revivrai pas.

« Voici ma croix ; autour, la plaine desséchée : Et j'avais un beau sang qui bout. La guerre m'a jeté vivant, dans sa tranchée, Et j'y suis resté, voilà tout !

« Mais maintenant, il faut que l'avenir répare Ce qu'on fit au mort endormi. Vengez-nous ! Vengez-nous de la guerre barbare, Vengez-nous du seul ennemi !

« A moi, femmes ! A moi, mères, filles épouses ! Criez que vous ne voulez plus ! Nous sommes morts… O vous, n'êtes-vous pas jalouses De ces croix le long des talus ?

« Avez-vous arraché de vos pauvres entrailles Un fils, un homme, ce trésor, Pour qu'il devienne un jour ce débris des batailles, Un soldat inconnu qui dort ?

« A moi, science, amour, art, musique, pensées ! Ne souffrez plus, sous le ciel clair, Qu'on retrouve jamais des croix de bois, dressées Sur nos os et sur notre chair ! »

… J'écoutais cette voix, remplir le paysage Qui montre, sous le ciel câlin, Le sol fécond de France, éventré par la rage Du sombre démon masculin.

Et, quittant pour toujours l'effroyable étendue, Enfer éteint, charnier maudit, J'ai répondu : « Soldat, pauvre tombe perdue, J'ai compris ce que tu mas dit. »

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