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1910

CHANT DE LA PASSION

Lucie DELARUE-MARDRUS

Le Christ en croix avec des clous dans ses deux paumes, Avec des clous dans ses deux pieds. Ses yeux de mendiant promettent des royaumes A ses dernières amitiés.

Sa mère doucement repose, évanouie Dans les bras désolés de Jean. Madeleine est debout, toison épanouie, Ses cheveux sont d'or et d'argent.

Madeleine est debout, blanche et la gorge haute, Le corps fier, le chef orgueilleux. Elle palpite encor de la multiple faute, Ses cils font la nuit sur ses yeux.

La pécheresse et Dieu, l'un en face de l'autre, Sont ainsi sur le Golgotha, Et Madeleine dit : « Maître, vois ton état ! Vois ta mère et vois ton apôtre !

« Ils succombent au poids de leurs propres douleurs, Négligeant la suprême tienne. Si moi seule, debout, je t'assiste sans pleurs, C'est que je ne suis pas chrétienne.

« Tous les tiens se noieront dans ce tiède chagrin, Car, à cause de toi, leur âme Sera faible en dessous des cilices de crin, O Jésus, ô fils de la Femme !

« Tu meurs sans avoir su ce qu'était le bonheur, La joie ici-bas, seule vraie. Sur tes sillons humains, ô morose semeur, Croît la tristesse, cette ivraie.

« Moi, j'avais sur tes pieds répandu mon parfum, Croyant t'embaumer jusqu'à l'âme. Mais t'essuyant avec mes cheveux chauds de femme, Je n'ai fait qu'un geste importun.

« Car tu n'as pas compris que l'essence coûteuse Et le frisson de mes cheveux, C'était l'enseignement de la chair amoureuse, L a leçon de la Vie aux Dieux.

« Il est plus de mystère, il est plus de musique Parmi les choses d'ici-bas, Il est plus d'inconnu dont on n'approche pas Que dans ton ciel métaphysique.

« Or, Madeleine, l'amoureuse que voilà, T'enseigne, ô moribond farouche ! Apprends d'elle aujourd'hui comment tout l'Au-delà Tient dans un baiser sur la bouche ! »

Madeleine, étreignant le Christ assassiné, Dont la face se désespère, Mord sa bouche qui crie : « O mon Père, mon Père, Vous m'avez donc abandonné ? »

Et Madeleine dit : « Ineffable victime De mes lèvres rouges d'émoi, Les femmes à venir feront toutes Je crime De t'aimer d'amour comme moi.

« Chacune, ô doux, ô blond, voudra de ton haleine, Et quand elle priera, la nuit, Elle ne saura pas qu'elle est la Madeleine Éprise du Dieu qu'elle suit.

« Pourquoi t'être penché vers une courtisane, Emmanuel, toi que j'aimais ? Tout ton enseignement, sous mon souffle profane, Défaille d'amour à jamais.

« Sur la ruine des sens ta morale est bâtie, Mais lu n'as pas prévu la fin, Toi qui n'as pas prévu le baiser de l'hostie Dont tant de bouches auront faim.

« Tu croyais n'avoir fait qu'une pure promesse De paradis après la mort ; Mais voici reparaître au travers de la messe Mon parfum et mes cheveux d'or.

« Regarde s'élever sous ta pauvre truelle, Édifice riche et brillant, Une belle maison mystique et sensuelle, Parfumée aux grains d'Orient.

« L'horizon, hérissé déjà de cathédrales, Remplit tes yeux mourants d'effroi. O Rabin ! Je t'entends qui te plains et qui râles : Peut-être as-tu perdu ta foi !

« Meurs ! Tout mon parfum reste à travers ton histoire ! O toi que ne me craignais point, Mes cheveux sont dans ta doctrine, et c'est ma gloire De t'avoir à tout jamais oint.

« Meurs ! Écoute, en dépit de ta parole austère, Autour de ta croix, follement, Crier vers toi l'Amour, revanche de la terre, O Jésus ! éternel amant ! »

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