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1910

CHANT DE BOURRASQUE

Lucie DELARUE-MARDRUS

La mer pousse sur nous sa grande chevauchée, Le vent brusque et mouillé nous glace tout le corps. Je voudrais être à bord d'une barque penchée, — La mer pousse sur nous sa grande chevauchée

Qui sortirait d'Honfleur toutes voiles dehors. La mer obscure saute au bout de la jetée. Le phare rouge brûle et cligne dans le vent. Je voudrais être à bord d'une barque hantée,

— La mer obscure saute au bout delà jetée — Où serait Notre Dame immobile à l'avant. Je voudrais être à bord d'une barque penchée. Notre Darne serait, comme sur le missel,

Droite, étroite, la face un tantinet cachée, — Je voudrais être à bord d'une barque penchée — Et son odeur serait de goudron et de sel. La mer jette à nos pieds ses vagues les plus folles.

Il fait mauvais au large et mauvais dans le port. Je voudrais qu'au milieu de nous, pêcheurs de soles, — La mer jette à nos pieds ses vagues les plus folles — Notre Dame brillât de tout son manteau d'or.

Toute noire est la mer, toute blanche est la mousse. Sa couronne serait pesante à ses cheveux, Sur moi seul brillerait le regard de ses yeux. — Toute noire est la mer, toute blanche est la mousse —

Je ne serais pourtant rien d'autre que le mousse. Reculons ! Reculons ! La mer monte sur nous ! Aucun autre que moi ne verrait sa lumière. Je ferais, comme à la grand'messe, ma prière,

— Reculons ! Reculons ! La mer monte sur nous Et la regarderais en tremblant à genoux. Il se fait tard, rentrons, la marée est en rage ! Notre Dame serait comme sur le missel,

Et, quand naufragerait la barque, mon visage, — Il se fait tard, rentrons, la marée est en rage Mourrait sous son baiser de goudron et de sel !

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