Nulle ivresse ne m'est venue D'avoir fréquenté les humains, Étonnés par mon âme nue, Ils ne me tendent pas les mains.
Moi, je venais, pleine de grâce, Leur offrir mon butin doré. Presque tous m'ont fait la grimace Ou se sont tus pour m'ignorer.
Si parfois une heure de charme Me fut donnée au milieu d'eux, Je leur dois tant de jours hideux Que mon courage enfin désarme.
Je ne veux plus rien de ceux-là Qu'il faut appeler mes semblables. Monde haineux, peureux et plat, Nos lois n'ont pas les mêmes tables.
On peut être heureux sans amis, Les choses valent qu'on les aime. Mon bonheur à moi, je l'ai mis Dans tout ce qui vient de moi-même.
Ce qu'on appelle le labeur Et ce que j'appelle ma Muse, Et tout le reste, qui m'amuse, Tout cela suffit à mon cœur.
J'ai Paris et ma Normandie Où je me sens si bien chez moi, Du bruit pour mon âme hardie, Ou du silence plein d'émoi.
J'ai mon beau cheval qui galope Dans le même sens que le vent, Par les roux automnes d'Europe, Sous un ciel bas, gris et mouvant.
J'ai ma musique et mon grimoire, Mon doux piano reposant, Ma grammaire d'arabisant, Même mon violon. ‒ ma gloire !
J'ai mes pinceaux et mes crayons Pour les jours où je me sens peintre… Puis j'ai mon rêve qui me cintre D'une auréole de rayons.
Dans le visible et l'invisible, Je me promène en souriant. Mon destin n'a rien d'effrayant. Je suis seule, mais je suis libre.
Parmi vous, décevants humains, Déjà pareille à mon fantôme, J'aime mieux mon grave royaume Que vos bonheurs sans lendemains.
Au jour venu, que l'heure sonne Où l'on doit renoncer à tout ! Je ne devrai rien à personne Et chacun me devra beaucoup.
Car toutes ces belles années A l'écart de vos tristes bruits Auront encor nourri mes fruits, ‒ Et je vous les aurai données.
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