Skip to content
1910

APOSTROPHE

Lucie DELARUE-MARDRUS

Nous qui sommes pêcheurs sur tes flôts, nous qui sommes Des pauvres n'ayant rien pour vivre que nos bras, Nous ne te quittons point, la mer ! C'est nous, tes hommes Et pourtant nous ne t'aimons pas.

Les poètes toujours nous parlent de sirènes, Mais nos cœurs sont remplis d'un souci plus urgent. Et si, de l'aube au soir, tu nous prends et nous mènes, C'est que ton poisson frais reluit comme l'argent.

Ils chantent ta splendeur et peut-être es-tu belle, Mais le pauvre a des yeux qui ne regardent rien, Et si nous t'épousons, mer mauvaise, ô femelle ! Ce n'est qu'à cause de ton bien.

Autour de nous, la faim ouvre toutes ses bouches : Nos enfants sont chez nous qui demandent du pain. — A nous la voile rouge et le mât de sapin, Et le poisson capté, par couches et par couches !

Nous savons le danger caché dans nos filets, Et que, malgré le port, la bouée et le phare, Invisible et guettant ces hommes que tu hais, La mort est toujours à la barre.

Mais la vie avant tout, même en risquant la mort ! Si nous devons périr quelque jour dans la lutte, Éternelle ennemie, ô mer, ô grande brute, Nous t'aurons pris quand même un peu de ton trésor !

Cookies on Poetry Cove

We use cookies to remember your language preference and — only with your consent — to learn how Poetry Cove is used. You can change your mind any time.
APOSTROPHE · Lucie DELARUE-MARDRUS · Poetry Cove