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1918

A PHILÆ

Lucie DELARUE-MARDRUS

Le temple menacé, pierre encor presque neuve, Répète dans l'eau son profil. D'avoir tant fasciné le Nil, Isis, vois ton péril !

A l'appel de tes yeux il est venu, le fleuve ! Tu voulus tes sept seuils ouverts sur le mystère De sa source couleur de ciel. Mais, ô lumineuse, ô soleil !

Du bout de ton orteil Tu l'écartais, ce Nil, esclave qu'on fait taire. Ses vagues, à présent, courent, toujours plus fortes, A l'assaut de tes divins pieds.

Les murs peints moisissent, noyés. Vers l'ombre où tu t'assieds, Le flot profanateur va franchir les sept portes. Sens-tu déjà sur toi l'approche de l'étreinte ?

Il vient ! Il avance toujours ! Les hommes, aidant ses amours, Ont détourné son cours… Va-t-il te posséder, toi plus que trois fois sainte ?

Au plus creux de ton temple, après les sept entrée, Cache-toi ! car il t'est resté Ce dernier pan d'obscurité. Cache-toi, Pureté !

Ramène tes pieds nus sous tes robes sacrées ! Dis que tu n'as pas peur de l'eau qui décompose Les belles couleurs de jadis. On ne profane pas Isis !

Philæ, l'île oasis. Le temps l'a respectée… Aujourd'hui qui donc ose ? Des rêveurs ont pleuré sur l'immense détresse Du temple submergé qui meurt.

Remercions cette ferveur, Salut à leur douleur ! Mais la mort de Philæ n'atteint pas la déesse. L'eau pâle peut monter jusqu'au haut de la frise,

Qu'importe le contact impur ? La voûte s'ouvre sur l'azur. Isis au vol sûr, Ils auront pris ton temple et ne t'auront pas prise !

Je suis venue aussi par soleil, palmes, sable, Grand âme, ô pierre qui t'en vas ! Mais moi qui sais o^tu seras, Moi je ne pleure pas :

Je connais le refuge où vit l'Inviolable.

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