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1920

A LA MORT

Lucie DELARUE-MARDRUS

Grande mort sans merci, fatale, égalitaire, Toi que, toute la vie, émus, nous côtoyons, Qui nous enfonces dans la terre Et que nous voulons croire un foyer de rayons,

Où, survivants d'un jour, nous conduisons les nôtres En pleurant derrière eux tristement, tristement, Comme si les uns, et les autres Nous n'étions pas pareils épouvantablement,

Mort, horizon borné des humains, mauvaise heure Drame atroce et banal par où l'on doit passer, Mort, parmi tout ce qui nous leurre, Seul avenir certain auquel on peut penser,

Charnier commun, vil abattoir, mort animale Que notre pauvre espoir a nommée au-delà, Qui feras un visage pâle, Une énigme sans fin du rustaud que voilà,

Au bout de la pensée humaine impasse noire Où la nature a mis l'inflexible veto, Mort qui nous couches tard ou tôt, Ne laissant pour veiller sur nous que la Mémoire,

O mort sans souffle, mort où nous aurons si froid Après tant de tiédeur vivante qui respire, Lieu de délivrance et d'effroi Qui semble tour à tour le meilleur et le pire,

Puisque, nous préparant à n'être que lambeaux, Et marchant pas à pas vers ton grand cimetière, Nous pouvons, nous, futurs tombeaux, L'honorer, assassin que hait notre matière,

Mort guetteuse qui vas nous arrêter le cœur, Puisqu'amour, lyrisme, art, bonté, beauté, beaux zèles, Tout ce qui nous donne des ailes Chante quand même et vibre et prie et n'a pas peur,

Puisque, sachant sa fin, l'homme sans cesse crée Sans écouter au loin les appels de ton glas, Puisque l'au-delà d'ici-bas Est l'immortel témoin d'une race sacrée

O mort ! Quoi que tu sois, survivance ou néant, Voici notre œuvre : amour, beauté, souffrance ou joie. Tu peux ouvrir ton trou béant, Les élus d'entre nous ne seront pas ta proie !

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