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1918

A L'ANCRE

Lucie DELARUE-MARDRUS

Le paquebot ancré dans les eaux syriennes Se tient, vide, devant l'horizon encor clair. Avec son grouillement de choses qu'on fait siennes, Un port est bien plus beau que n'est la pleine mer.

Demain nous partirons. Sous notre coque sombre, Le soleil disparu laisse des flots de lait. Des bruits vagues de voix montent du bas de l'ombre, L'âme arabe nasille au bois d'un flageolet.

Est-ce la ville au loin, lumineuse, qui chante ? Comme le clair-obscur frémit ! Qu'il se fait tard ! Le port meurt et renaît de tout ce qui le hante. Un remous vient à nous de ce bateau qui part.

Un trois-mâts, amarré le long de la jetée, Tout à l'heure doré devient lentement noir. Au bout de notre pont, parmi l'ombre agitée, Une première étoile est le signal du soir.

Dans la mélancolie et le charme de l'heure, Un spectre est à la poupe, et c'est le souvenir. Un spectre est à la poupe aussi : c'est l'avenir… ‒ Pourquoi donc, accoudée et douce, est-ce qu'on pleure ?

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