À toi, l'un de ces fous léguant Au monde de nouvelles bibles ; Père des valets arrogants Et des misanthropes sensibles ;
Des chemineaux qui sous les cieux Marchent, frères de la nature, Cueillant partout, insoucieux, L'illusion et l'aventure ;
Qui, des rubans qu'ils ont volés Incriminent les chambrières, Et, de caprice auréolés, Dans les parcs montrent leurs derrières ;
Page naïf et fanfaron, Dont la vie aux multiples masques De ta fontaine de Héron Ressuscite les jets fantasques ;
Labyrinthe en qui se fourvoient Le penseur, l'ascète et l'amant ; Prêcheur, au lit de ta « maman », Comme un vicaire de Savoie ;
Platon que la lune a frappé, Père des incroyants mystiques, Des stylites émancipés, Et père aussi des romantiques !
Ton âme étrange a résumé Les paradoxes que nous sommes Et dans son énigme exprimé L'âme énigmatique des hommes.
Justice, devoir à la bouche, Dans ton coeur ni bon ni pervers Isolé, défiant, farouche, Tu portas ton propre univers.
Ton désir plane sur les cimes Tel celui d'un pâtre ingénu ; Et pourtant tu n'auras connu Que des amours illégitimes.
Tu plains les marmots qu'on délaisse Et du lait maternel privés ; Mais tu mets, humaine faiblesse, Tes petits aux Enfants-Trouvés.
Malgré tout, ô Jean-Jacques, j'aime Ton être en ces pages épars, Pour être, en tes maints avatars, Resté splendidement toi-même ;
Pour avoir gardé ta fierté, Renié tous les esclavages, Et brûlé pour l'humanité D'amours et de mépris sauvages ;
Pour avoir, au progrès rétif, Et sous le rire de Voltaire, Chanté le Huron primitif, Vengé les tremblements de terre ;
Entendu les secrètes voix Du monde et de sa beauté pure Et chéri, sous l'ombre des bois, La solitude et la nature.
Toujours ton nom retentira Pour défense des droits qu'on lèse, Et l'éternité flétrira Le vol du beurre de Thérèse.
D'un siècle à l'abîme voguant Tu traînes la plainte fatale Et le souffle d'un ouragan Gonfle ta toge orientale.
De tes méninges tourmentés, De tes nerfs et de ta gravelle Jaillit le cri d'où sont hâtés Les pas d'une hégire nouvelle.
Tous, issus de ton noble tronc, Nous te suivons, trouple infinie ; Prends sous ta garde, saint patron, Tous les bohèmes de génie.
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